Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/543

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Tel est l’idéal de libéralisme auquel tendra, en se perfectionnant, l’antique doctrine du fatalisme et de la force qui séduit l’Allemagne contemporaine. Sans doute la réalisation de cet idéal ne serait encore qu’un libéralisme tout extérieur : liberté apparente, égalité apparente et surtout fraternité apparente. Au fond, ce serait toujours un équilibre fatal de forces, mais ces forces auraient du moins trouvé la meilleure manière de se mettre en harmonie et la plus parfaite imitation d’un régime de vraie liberté. Il nous reste à chercher si la réalisation de cet idéal est possible par le seul jeu physique des forces, et sans que la société ait besoin de ce principe moral qu’on nomme proprement le droit. L’examen détaillé de cette question demanderait des développemens trop longs, qui ne seraient guère ici à leur place ; nous nous contenterons d’appeler l’attention sur les principales difficultés auxquelles la doctrine de la force aboutit.


IV

Les législateurs et les politiques de la force, s’ils s’oublient eux-mêmes et n’ont en vue que le développement de la puissance commune, s’efforceront de réaliser, dans les lois civiles et dans les constitutions politiques, l’idéal de libéralisme que nous avons tracé tout à l’heure. De son côté, chaque citoyen, quand il se placera au point de vue général et non à son point de vue particulier, quand il pensera et agira pour ainsi dire en législateur, poursuivra le même idéal de liberté pour tous. Par malheur, le point de vue impersonnel et le point de vue personnel, le bien général et le bien particulier, peuvent se trouver en opposition ; nous savons assez que l’opposition est la loi même des forces. Quelle sera alors l’attitude de l’individu en face de la société, lorsque, bien convaincu du système fataliste, il se dira que toute idée d’un droit supérieur est une chimère ? — Là se trouve la difficulté véritable. Pour réaliser l’idéal de la société la plus forte, il faut que les individus y prêtent leur concours et y conforment leurs actions. Or, pour nous concilier le concours de l’individu, nous n’avons que trois moyens : l’obligation morale, la persuasion logique, la force physique.

Les partisans du fatalisme germanique ont renoncé à l’obligation morale en supprimant l’idée morale du droit. Le vrai sens de leur philosophie du droit, c’est qu’au fond il n’y a pas de droit, comme le vrai sens de leur morale c’est qu’au fond il n’y a pas de devoir. Ils ne pourront donc présenter l’idéal de la société la plus forte comme une fin dont la poursuite serait moralement obligatoire pour l’individu.

Est-ce par la logique qu’ils persuaderont à l’individu de se sacrifier au besoin pour cet idéal de la société ? Laisser aux autres