Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/552

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d’Allemagne une seconde fois, non plus seulement comme une spéculation abstraite, mais comme une désastreuse réalité. Après nous avoir enseigné la philosophie du succès et les droits du génie, les Allemands nous en ont enseigné la pratique perfectionnée ; leur césar, lui aussi, invoquant sans cesse la Providence, s’est déclaré un homme providentiel, représentant d’une race providentielle, chargé de châtier cet autre homme providentiel, cet autre sauveur, cet autre messie qui nous avait entraînés à notre perte.

L’expérience nous a ainsi montrer la valeur de la doctrine : nous nous en étions servis pour faire l’apologie de nos conquêtes et justifier nos injustices ; nous avons vu nos sophismes se retourner contre nous. Le droit des génies, sous ses déguisemens mystiques, n’est encore que le fatalisme de la force, qui aboutit historiquement à se contredire lui-même. C’est qu’il repose sur une conception inexacte de la vraie grandeur et de la vraie puissance. Hegel et ses imitateurs partent d’un principe juste dont ils ne déduisent pas les vraies conséquences. Tout génie en effet est une « merveilleuse harmonie de l’individualité et de l’universalité, » et c’est cette double force qui fait sa grandeur. Être grand, c’est être soi-même et c’est être aussi tous les autres ; c’est avoir une personnalité une physionomie originale, et porter cependant en soi quelque chose d’impersonnel où tout le monde se reconnaît ; en un mot, c’est concevoir une pensée propre qui est en même temps la pensée commune à tous. Maintenant où peut se trouver cette universalité qui fait la grandeur du génie, sinon dans l’union de l’esprit individuel avec l’esprit de l’humanité tout entière ? Hegel et ses disciples le reconnaissent d’abord ; ils n’en finissent pas moins par identifier le grand homme avec l’esprit de son temps, avec l’esprit de son pays, avec l’esprit de son peuple, choses bornées, passagères et incomplètement vraies, qu’ils érigent malgré cela en momens nécessaires de l’universelle évolution. Ils conçoivent ainsi le génie comme un homme-peuple, quand il faudrait en faire, s’il est permis de le dire, un homme-humanité. Dès lors la puissance du grand homme n’est plus que la puissance plus ou moins fragile d’une nation et d’une époque, puissance qui agit toujours dans le temps et dans l’espace, puissance qui s’y manifeste trop souvent sous une forme brutale et guerrière. Au lieu des héros du droit, on n’a plus que les héros de la force.

En même temps qu’on enlève ainsi au génie sa vraie universalité, on lui enlève sa vraie individualité. Si les grands hommes ne sont que les instrumens d’une puissance nécessaire et fatale, en quoi sont-ils grands, et de quelle supériorité personnelle peuvent-ils se prévaloir ? L’épée se vante-t-elle de la puissante main qui s’en sert ? Le génie paraissait d’abord devancer son siècle ; Hegel nous dit