Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/553

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qu’il se borne à le suivre et à terminer l’œuvre de tous. Les hommes cherchant la vérité ressemblent, selon Hegel, à des ouvriers cherchant une source : le terrain peu à peu se creuse sous les efforts de tous ; l’un d’eux, que le hasard a mis plus près de la source, s’écrie tout à coup : Voici l’eau, et il enlève le dernier obstacle. C’est le grand homme. Le lac entier se précipite sur eux et les noie en les désaltérant. — Ne faudrait-il pas dire plutôt que le grand homme est celui qui devine la source à l’endroit où personne ne l’eût soupçonnée, et qui, frappant le rocher même, l’en fait jaillir ?

Il ne faut pas s’étonner si ce fatalisme historique, qui commence par glorifier les grands hommes, finit par les réduire à un rôle misérable. On les appelle d’abord des hommes nécessaires, puis on découvre qu’ils sont des hommes superflus. Bauer prétend que, a si un Charlemagne, un Grégoire VII, n’eussent pas existé, d’autres eussent pris leur place, et sous d’autres noms, par d’autres voies, accompli finalement la même œuvre, » parce que ce qui est rationnel finit toujours par être réel. Que devient alors le droit fondé sur la nécessité des hommes qui se croient providentiels ? Ils ont beau s’intituler « les pilotes nécessaires, » sans leur secours nous arriverions également au port.

Après avoir dépouillé le grand homme de sa personnalité propre, la même théorie supprime la personnalité des autres hommes et leur enlève tous leurs droits. Pour l’instrument du destin ou de la Providence, nous ne sommes plus nous-mêmes que des instrumens : il se sert de nous selon ses projets, et, au nom de la nécessité dont il est le symbole, il opprime toutes les libertés. Brutal et mystique tout ensemble, cachant le droit du plus fort sous le droit divin, le représentant de la Providence ou de l’idée « trempe, comme disait Henri Heine, son bâton de caporal dans l’eau bénite. »

On pourrait en appeler ici des hégéliens à Hegel, et de Hegel lui-même à Hegel mieux inspiré. Ce penseur en effet, dans les pages de sa Philosophie du droit où il est revenu à la tradition de Fichte, de Kant et de la révolution française, enseigne que « l’histoire universelle est l’histoire de la liberté, » c’est-à-dire « le récit des vicissitudes à travers lesquelles l’esprit acquiert la conscience de la liberté, qui est son essence. » Si cette liberté dont parle Hegel n’est pas un vain mot, si elle est la force supérieure et divine présente à la conscience de chaque homme et par laquelle chaque homme doit être à lui-même sa providence, les hommes vraiment providentiels et les vrais représentans de l’idée ne sont pas ceux qui oppriment cette force divine ; ce sont ceux qui la respectent, ceux qui la défendent, ceux qui par leur désintéressement la font reconnaître chez eux et la suscitent chez les autres. Il eût été digne d’un philosophe de placer la grandeur la plus haute ailleurs que dans la gloire et dans