Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/555

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être et initiative. La théorie de Hegel et de Bauer rappelle celle de lord Macaulay ; selon l’historien anglais, les génies seraient simplement des hommes qui se tiennent sur des lieux plus élevés et qui de là reçoivent les rayons du soleil un peu plus tôt que le reste de la race humaine. « Le soleil illumine les collines quand il est encore au-dessous de l’horizon, et les hauts esprits sont éclairés par la vérité un peu avant qu’elle ne rayonne sur la multitude : telle est la mesure de leur supériorité. Ils sont les premiers à saisir et à refléter une lumière qui, sans leur secours, n’en deviendrait pas moins visible à ceux qui sont placés bien au-dessous d’eux. » La vérité, répond avec raison Stuart Mill aux partisans de ce fatalisme historique, « ne se lève pas, comme le soleil, par son mouvement propre et sans effort humain, et il ne suffît pas de l’attendre pour l’apercevoir. Les hommes éminens ne se contentent point de voir briller la lumière au sommet de la colline, ils montent sur ce sommet et appellent le jour, et si personne n’était monté jusque-là, la lumière, dans bien des cas, aurait pu ne jamais luire sur la plaine. »

Il en est de la justice comme de la vérité : nulle évolution fatale de forces ne peut, sans la volonté humaine, faire apparaître le droit dans le monde, et cependant le monde ne peut se passer du droit. Nous avons vu dans les systèmes allemands la force de la nation succéder à celle de l’individu, la force de la race à celle de la nation, la force du nombre à celle de la race, et à celle-ci enfin la force supérieure des hommes en qui le nombre se personnifie ; mais ces diverses puissances, qui ne s’élèvent tour à tour que pour se détruire elles-mêmes, ne réaliseront point par des moyens extérieurs un idéal de justice que la moralité intérieure est seule capable de réaliser. Ce n’est pas en réduisant le droit à des « conflits de forces » ou à des « compromis entre les forces » que les races qui prétendent représenter l’humanité future la feront dès aujourd’hui reconnaître en elles, ce n’est pas en abaissant l’idée devant le fait accompli que les peuples qui se croient supérieurs se montreront en possession de l’idée ; quant aux hommes qui se disent providentiels et qui, pour aider la Providence, veulent nous entraîner par la force sur le sommet où ils se croient parvenus, ils ont une chose meilleure à faire pour nous persuader. Qu’ils nous montrent de ce sommet leur front illuminé par des clartés nouvelles, et l’humanité ne demandera pas mieux que de monter avec eux dans la lumière ; leur seul droit, c’est de nous révéler librement cette lumière de l’avenir, et de nous inviter à les suivre librement sur les hauteurs où elle brille.


Alfred Fouillée.