Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/554

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la victoire. Des hommes humbles par leur puissance matérielle ne peuvent-ils pas avoir la vraie grandeur ? Celle-ci doit consister, selon les théories mêmes de la philosophie allemande, dans ce qu’il y a de plus personnel et de plus impersonnel tout ensemble ; or une analyse exacte des conditions philosophiques de la grandeur nous apprend que ce qu’il y a de plus individuel et de plus universel, c’est l’acte de liberté par lequel on respecte la liberté des autres, et qui est le fondement moral du droit. Dans cet acte, en effet, on est vraiment soi-même par l’énergie de la volonté libre, et en même temps on se désintéresse de soi, on se rend impersonnel pour se confondre, je ne dis pas seulement avec son époque ou avec son peuple, mais avec l’humanité tout entière, bien plus, avec le véritable esprit universel, qui est la justice. La grandeur de l’objet voulu passe alors dans la volonté même. Ainsi peut s’obtenir la puissance supérieure et la dernière victoire, que la dialectique allemande cherche en vain dans la succession des forces physiques ; ainsi peut s’introduire dans le monde la seule force destinée à un succès sans revers. C’est un principe cher aux récentes écoles de l’Allemagne comme de l’Angleterre et de la France, que rien ne se perd dans la nature physique, pas même le plus léger mouvement imprimé à un corps et qui va se propageant à l’infini ; mais ne serait-il pas plus vrai encore de dire que rien ne se perd dans le monde de l’esprit, et que le libre mouvement de notre volonté vers la justice est une force impérissable ? Qui sait si cette impulsion qu’on se donne à soi-même ne se perpétue pas dans une sphère tellement supérieure aux alternatives des choses et aux vicissitudes mêmes de l’histoire que nulle force matérielle ne saurait l’anéantir ? Alors seulement on vit dans ce que Hegel nomme la sphère intérieure des choses et le cœur de la nature, « dans le vrai, dans le divin, dans l’éternel. » Alors aussi, au sein de la société humaine, par l’énergie de la volonté personnelle et par le respect du droit commun, on devient virilement son propre sauveur, et on invite les autres hommes à devenir leurs sauveurs eux-mêmes. Toutes les fois qu’un homme résout pour sa part le conflit des forces égoïstes en faveur de la justice, il s’élève philosophiquement et politiquement au rang d’homme providentiel, car il fait surgir en lui et chez les autres la vraie providence du monde, la liberté.

La supériorité des grands hommes n’est probablement elle-même qu’une volonté plus libre et une raison plus clairvoyante. Ni aussi haut ni aussi bas que le croit l’école de Hegel, ils ne sont ni les maîtres de l’humanité ni les esclaves de la fatalité : ils sont libres parmi des hommes libres. Ils ne se bornent pas à résumer l’âge qui s’en va, mais ils anticipent l’âge qui doit venir. Le génie n’est pas seulement reflet de ce qui est et patience, mais divination de ce qui doit