Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/557

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bases du véritable talent, » écrit Chateaubriand. Sans doute l’imagination n’est point tout ; elle est pourtant bien quelque chose. Tâchons néanmoins de ne pas trop nous élever contre cet absolutisme intellectuel du XVIIe siècle, et cela pour deux motifs : d’abord parce que c’est à cet excès de culture, à cet art tout français de la période, du nombre et du choix dans les idées, dans les images, que l’Europe doit d’avoir conservé la notion du goût et du bon sens, ensuite parce que la règle, tout en s’imposant à la pluralité des esprits, n’a rien empêché de ce qui devait naître de viable et de fort. « Ce siècle est fort plaisant, il est régulier et irrégulier, dévot et impie, adonné aux femmes, enfin de toute sorte de genres de vie. » Il y avait en effet divers courans, et Mme de Sévigné, qui parle d’or, nous l’apprendrait, s’il en était besoin.

Tandis que les Boileau, les Racine, fondaient l’ère du solennel, luttant pour la correction et les pompeuses merveilles, invoquant celui-ci Euripide et Sénèque, celui-là le Stagyrite et Horace, La Fontaine remontait négligemment la pente des temps, et, distrait, émancipé de toutes règles, guidé par ses instincts de poète et l’observation de la nature, s’en allait par-delà le siècle tendre la main à Mathurin Régnier, à Rabelais, à Montaigne, ses vieux et chers compères en belle humeur gauloise. L’auteur de Gargantua le passionnait, et du plus grand sérieux il demandait aux gens s’ils pensaient que saint Augustin eût plus d’esprit, que Rabelais, à quoi les gens, se croyant mystifiés, répondaient : « Prenez garde, monsieur de La Fontaine, vous avez mis vos bas à l’envers, » ce qui n’était, hélas ! que trop vrai. Rêvasseur, débraillé au moral comme au physique, voilà le bonhomme. De ses somnolences, il se réveillait cependant, il secouait ses torpeurs, et nous savons ce qui se trouvait alors de bonté d’âme et d’humanité sous l’indifférentisme apparent. Qui n’a gardé le souvenir de sa fidélité courageuse à Fouquet, de son pieux attachement à Mme de La Sablière ? Oh ! ces naïfs, ces désœuvrés incorrigibles, pour les juger à fond, peut-être ne serait-ce pas inutile de les confronter avec les grands raisonneurs et doctrinaires de ce monde. On comprendrait ainsi ce que valent à l’user les uns comme les autres.

Je ne prétends atténuer aucun tort, ni les défaillances conjugales, ni le tour licencieux des contes, quoique la société du XVIIe siècle n’eût point de ces pudeurs qui nous chagrinent tant aujourd’hui, et prît au demeurant fort en patience et même fort en agrément certaines libertés dans l’expression. Ces mots qu’un administrateur assurément, fort malavisé de la Comédie-Française rayait naguère de l’École, des femmes pour ménager les nerfs de son auditoire du mardi et du jeudi, — la cour du grand roi, moins susceptible, les entendait sans sourciller. Mme de Thianges lisait les contes de