Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/558

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


La Fontaine et les pardonnait, Mme de Sévigné faisait mieux, elle les goûtait de préférence aux fables, et Mlle de Sillery, voulant rassurer sa pudeur un peu alarmée, se contentait de les trouver obscurs ! Tout ceci n’empêche point cette littérature des contes d’être quelque chose de « très indiscret et de très malhonnête, dont la lecture ne peut avoir d’autre effet que de corrompre les mœurs et d’inspirer le libertinage : » aussi je n’ai qu’à m’incliner devant Boileau, qui traite à ce sujet La Fontaine « d’infâme déserteur de la vertu. » Il était en outre joueur, emprunteur, et quel mari, justes dieux !

Sa femme l’avait quitté et s’était retirée à Château-Thierry. Il va de son côté chercher aventure, et n’a rien de plus pressé que de la tenir au courant de ses galanteries. Que pensait-il donc de l’honorabilité de sa femme pour lui faire à chaque instant de ces aveux naïfs et singuliers ? J’estime qu’il n’en pensait que médiocrement. La dame était coquette, volontaire, et, malgré sa dévotion, très capable de ressentir un pareil délaissement et même d’en tirer vengeance ; mais La Fontaine allait où son plaisir le portait, et point ne se souciait des conséquences ; supprimez de ces lettres d’un mari à sa femme le côté fâcheux et par trop fantaisiste, — vous y saisirez des traits charmans, toute sorte de gaités et de malices dont fourmille sa prose comme son vers. « Je trouvai à Chatellerault une Pidoux dont notre hôte avait épousé la belle-sœur, tous les Pidoux ont du nez et abondamment. » Mme de La Fontaine, qui était une Pidoux, avait donc un long nez, et nous savons, par une lettre du poète à la duchesse de Bouillon, qu’il détestait les nez aquilins et longs. « On nous assura de plus que les Pidoux vivaient longtemps et que la mort, qui est un accident si commun chez les autres humains, passait pour un prodige parmi ceux de cette lignée ; je serais merveilleusement curieux que la chose fût véritable. Quoi qu’il en soit, mon parent de Chatellerault demeure onze heures à cheval sans s’incommoder, bien qu’il passe quatre-vingts ans ; ce qu’il a de particulier et que ses parens de Château-Thierry n’ont pas, il aime la chasse et la paume, sait l’Écriture et compose des livres de controverse ; au reste, l’homme le plus gai que vous ayez vu et qui songe le moins aux affaires, excepté à celles de son plaisir. Je crois qu’il s’est marié plus d’une fois ; la femme qu’il a maintenant est bien faite et a certainement du mérite. Je lui sais bon gré d’une chose, c’est qu’elle cajole son mari et vit avec lui comme si c’était son galant, et je sais bon gré d’une chose à son mari, c’est qu’il lui fait encore des enfans. Trop bien me fit-on voir une grande fille que je considérai volontiers et à qui la petite vérole a laissé des grâces et en a ôté. » Suit un couplet d’imprécations contre cette cruelle maladie :

Qui ne peut voir qu’avec envie