Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/563

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d’une lecture des fables de La Fontaine au lendemain de nos désastres. Dès lors rien de forcé, de systématique. Vous lisez sous l’impression d’événemens inoubliables, et l’allusion à chaque instant s’offre à votre esprit ; quoi de plus simple ? « Je traduis la leçon à notre usage et je dis : C’est agir sagement que de se préparer des alliances ; mais, les alliés pouvant faire défaut, il est plus sage encore de se tenir toujours prêt et d’avoir en main sa faucille ! » Ainsi parle, à propos de l’Alouette et ses Petits, M. Saint-René Taillandier, et la plupart des fables qu’il interroge au même point de vue lui répondent par des moralités de circonstance qu’il tourne et retourne au soleil, et s’amuse à voir miroiter, mais sans se laisser prendre à ce jeu prismatique, et tout en reconnaissant que d’autres viendront plus tard aux yeux de qui l’œuvre du poète changera d’aspect. La philosophie des fables est donc une pure affaire d’impression et de sentiment : vous en déduisez ceci, j’en conclus cela, et, quoique placés l’un et l’autre aux pôles extrêmes, tous les deux nous avons raison. Cette philosophie ressemble au fameux nuage d’Hamlet. Tous les commentateurs qui se succèdent, imitant à tour de rôle le personnage du prince de Danemark, s’efforcent d’inculquer leurs propres perceptions au public bénévole, qui, pareil au chambellan Polonius, se confond en révérences, et trouve qu’en effet tantôt ce nuage ressemble à un éléphant, et tantôt qu’on jurerait y voir un saumon. Je voudrais, lorsqu’on m’entretient de La Fontaine, qu’il fût un peu moins question du moraliste et beaucoup plus question du poète. Le moraliste, soyons francs, ne nous raconte que ce que nous avons intérêt à lui entendre raconter : ses affabulations sont comme l’oracle de Delphes, il y en a pour tous les goûts, et chacun de les interpréter à sa guise. Quant au récit, c’est autre chose ; paysages, tableaux de mœurs, fiez-vous au peintre, il ne vous manquera pas. Vous est-il seulement jamais arrivé de vous demander s’il y avait une moralité quelconque mise au bout des Animaux malades de la 2)este ? Il en est une pourtant et des plus banales :

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugemens de cour vous feront blanc ou noir.


Mais qu’importe cela, si le chef-d’œuvre subsiste indépendamment ? Tout le Roman du Renard tiendrait dans ce fragment épique où la vérité naturelle se confond avec la vérité traditionnelle, où les caractères sont enlevés d’une main de maître. Se figure-t-on autrement le lion, le renard, le singe, en un tel drame ? Et cet âne qui s’accuse d’avoir tondu l’herbe des moines et qui paie incontinent de sa vie l’horrible sacrilège, Rabelais inventerait-il mieux ? Puis, pour fond à cette admirable scène, je ne sais quel trouble dans l’ordre universel, une harmonie sourde, funèbre, que traversent par instans