Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/566

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Le Meunier, son Fils et l’Ane passe des contes orientaux au moine de l’abbaye de Haute -Selve ; Malherbe le raconte à Racan, à qui La Fontaine l’emprunte. Les récits de Bidpaï, de Ferdusi, translatés, arrangés, combinés avec l’esprit de chaque temps, par des intermédiaires de tout ordre, fourniront matière aux Jean de Boves, aux Rutebeuf, aux Boccace, aux Chaucer, aux Marguerite de Navarre, aux Bonaventure des Perriers, et La Fontaine travaillant à la suite, récoltant en plein passé, La Fontaine, étonné lui-même des trésors de son héritage, n’osera d’abord se déclarer l’auteur de son propre livre, et, dans un excès de touchante modestie, écrira au frontispice : « Fables mises en vers par La Fontaine ! » Ainsi ce qui se pensait il y a deux mille ans aux bords du Gange, nos hommes de génie le répètent aujourd’hui, et ce va-et-vient ne finira qu’avec le monde. Nous traduisons le sanscrit de Bidpaï en belles strophes bien sonnantes, d’autres viendront ensuite qui mettront ces vers en peinture, en musique, en vaudevilles, en pantomimes, mais le motif se transformant reste le même, car nous sommes condamnés à vivre sur un fonds d’idées qui ne saurait se renouveler absolument. Les générations, disparaissant, lèguent leurs éternelles redites aux générations qui leur succèdent : vitai lampada ! De peuple à peuple, on s’emprunte, on se prend, on se pille, et cela le plus honnêtement du monde, puisqu’il s’agit d’un trésor commun, héritage séculaire de l’humanité. « Je prends mon bien où je le trouve ! » Quoi de plus légitime ? Quand l’imitation de Sénèque et de Térence a produit assez de Jodelle et de Pierre Larivey, Euripide et Sophocle entrent en scène et viennent se faire accommoder par Racine au goût du Versailles de Louis XIV. Les comédies de Molière, si merveilleusement adaptées à l’époque, au pays, c’est la plupart du temps l’Espagne et l’Italie qui en ont fourni la trame et quelquefois même des scènes entières ; les Fourberies de Scapin, Don Juan, la Princesse d’Élide, autant d’emprunts à Tirso de Molina, à Moreto, à tel poète bergamasque ou vénitien qui, eux non plus, ne se sont point gênés pour dévaliser le prochain ! la défroque de la veille, radoubée, redorée, sert à la fête du lendemain. Retournez le Malade imaginaire de Molière, vous avez le Mithridate de Racine, — le Mercadet de Balzac, c’est le Turcaret de Le Sage, et à vingt ans de distance Une Chaîne de Scribe devient Monsieur Alphonse. Comédie hier, tragédie aujourd’hui, pont-neuf tantôt ! Prenez l’École des femmes, les contes de La Fontaine, et la plus triviale de nos complaintes de carrefour ; même idée et même moralité :

A jeune femme, il faut jeune mari !

Il n’y a de changé que le style.

On connaît l’érudition délicate et sûre de M. Saint-René