Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/582

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dominent le camp, à l’heure où le soleil disparaît à l’horizon, et qu’à travers cette atmosphère d’une limpidité sans pareille, on découvre devant soi cette plaine immense dont l’œil ne peut embrasser l’étendue, cette ville de tentes où commencent à poindre les premiers feux du soir, ces lumières dont le nombre augmente à chaque instant et qui produisent l’effet d’autant d’étoiles s’allumant sur la terre, on éprouve comme une crainte vague de rester en route et de voir le but reculer encore. C’est qu’on a subi tant de fatigues pour y arriver, on y a tant rêvé, que l’on se demande involontairement si c’est bien là qu’on doit trouver cette fortune attendue, et pourtant, malgré l’impatience qu’on ressent, on voudrait presque ralentir sa marche, on a besoin de se recueillir ; mais les chevaux ont continué leur route, et l’on pousse enfin un soupir de soulagement en se voyant au milieu des tentes, parmi des mineurs qui reviennent de l’ouvrage les outils sur l’épaule.

Quelle chose étrange qu’une ville sans maisons, où les bureaux de l’administration, les études des notaires, les cabinets des avoués et des avocats, les hôtels, les magasins, les cantines, sont sous des tentes, où les marchandises sont laissées nuit et jour dans les rues sans nulle surveillance, où d’un simple coup de canif donné le soir dans la toile d’une tente un malfaiteur pourrait enlever tout ce qu’il convoite ! Et cependant il n’en est rien, car dans toutes les mines du monde règne la loi de Lynch, et l’on se fait justice soi-même avec son revolver, chacun prêtant main-forte à ses voisins. Aux mines de diamans toutefois les choses ne se passent plus ainsi depuis l’installation de tribunaux et d’une police régulière.

J’ai dit l’impression que l’on ressent à l’arrivée au camp, mais comment parler du bizarre assemblage que présentent les repas d’hôtels ? La première table d’hôte à laquelle je me suis assis en arrivant au placer de Du Toit’s Pan réunissait des échantillons de toutes les nations, mais n’offrait qu’un seul et unique sujet de conversation : les mines et leurs produits. Voyageurs, marchands de diamans, commerçans de toute catégorie, mineurs, ne parlaient que de ces pierres, objets de leur ardente convoitise, et l’on se passait de mains en mains des poignées de diamans pour la plupart très gros, car les petits ne valent pas la peine d’être montrés, sans avoir l’air de croire à la possibilité d’une soustraction. Le mineur qui venait ainsi de vider ses poches sur la table, et qui voyait ses pierres distribuées entre des convives que souvent il ne connaissait pas même de vue, attendait tranquillement que chacun eût fini son examen et lui eût renvoyé son trésor, qu’il rattrapait en détail sans qu’il y manquât jamais rien. Les choses ont bien changé depuis : la civilisation y a porté ses fruits sous la forme d’aventuriers toujours disposés à se tromper de poches. C’est la conséquence de toutes les