Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/585

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ne sachant comment se dérober aux coups multiples de ces myriades d’insectes incapables de diriger leur vol et se heurtant contre tout ce qui se trouve devant eux, pour retomber épuisés sur la terre, où ils forment une sorte de matelas mouvant et grouillant. La nuée la plus considérable qui ait passé aux mines pendant mon séjour commença vers sept heures du matin et ne disparut qu’à une heure assez avancée de la journée ; elle couvrait environ 8 kilomètres de longueur, ne cessa pendant tout le jour de s’avancer sur cette étendue, en masse toujours renouvelée, et formait à l’horizon comme un rempart se déroulant sans interruption et donnant l’idée de l’infini. Ces nuées d’ordinaire sont accompagnées de troupes d’oiseaux insectivores que l’on s’étonne de ne pas voir plus nombreux dans le pays, au milieu d’élémens si favorables à leur existence.

Dans ces occasions, les Cafres mettent le feu aux champs ; toutes les sauterelles que la fatigue y fait tomber ont les ailes et les pattes grillées et leur fournissent des repas friands et copieux. Cette sorte de manne leur est souvent d’un grand secours lorsqu’ils entreprennent de véritables voyages au long cours, ayant à marcher un mois et plus pour se rendre de leur tribu aux mines. Ils y sont attirés en grand nombre par la certitude de trouver un emploi qui leur assure une existence facile et la perspective d’avoir un, fusil, car l’ambition de tous les Cafres est de posséder une arme à feu. Ils ne travaillent que le temps strictement nécessaire pour amasser de quoi l’acheter, cet ils se montrent alors fiers, comme des héros, lorsqu’ils ont pu, moyennant 25 ou 30 francs, se procurer un de ces fusils de rebut dont les canons ne sont que de vieux tuyaux à gaz un peu dérouillés et faits spécialement pour être vendus, non pour servir. Quoi qu’il en soit, armés de la sorte, avec une corne de bœuf pour poire à poudre, — la plus grande possible naturellement, — ils regagnent leur pays, convaincus qu’ils vont tuer tous leurs ennemis, et en attendant ils tirent à toute minute des coups de fusil en l’air pour voir si l’arme n’éclate pas, mais en prenant toujours la précaution de détourner la tête et de fermer les yeux au moment où le coup va partir. Cette manière de viser devrait bien rassurer leurs ennemis, s’ils n’en faisaient autant de leur côté ; mais chacun compte plus sur la détonation pour affecter le moral de ses adversaires que sur le mal problématique qu’il pourrait leur faire. Ces Cafres s’emploient avec les mineurs à raison de 10 ou 15 francs par semaine, plus le maïs à discrétion, la viande le dimanche, du tabac quelquefois et des coups souvent ; ils travaillent le moins possible et volent le plus qu’ils peuvent, avec l’assurance qu’ils ne seront jamais découverts, vu la difficulté d’exercer une surveillance active sur une quantité d’hommes disséminés et occupés à des travaux divers dans des endroits différens.