Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/618

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


emprunte l’idée, le mot même qui apparaît toujours dans les méditations poétiques du maître, il vero, la vérité odieuse, mortelle, que celui-ci voit au fond de tout.

…… L’acerbo, indegno
Mistero delle cose,…


le mystère désolant des choses qui se dévoile, suivant lui, après la jeunesse, c’est-à-dire l’idée du néant, l’absence de providence divine, la puissance unique d’une nature indifférente, féconde et destructrice, attentive à produire, non à protéger, soucieuse de l’être, non du bonheur ni du bien de ses créatures. M. Carducci est-il sérieusement pénétré de la même tristesse ? Ce vrai dont il parle si souvent est-il son fantôme obstiné, comme il l’était de Leopardi ? N’y a-t-il pas là un peu de convenu ? L’ennui ne se feint pas, ne se joue pas à volonté. Quand ce dernier poète se représentait sous le personnage d’un pasteur errant de la Haute-Asie, quand il accusait avec passion le vide de son existence et qu’il s’adressait aux animaux repus et tranquilles dans leur muette satisfaction : « dites-moi, pourquoi êtes-vous contens, si vous êtes couchés à terre ? pourquoi, si je suis au repos, l’ennui vient-il m’assaillir ? » quand il avait de ces cris de l’âme, nul ne songeait à douter de sa sincérité. On se souvenait de Pascal, qui a bien connu cet ennui et l’a décrit. J’avoue que pas une de ces idées ne traverse l’esprit à la lecture de M. Carducci : on songe à ses vers quelquefois fort beaux, à son style vigoureux, on ne s’avise pas le moins du monde de le plaindre. Leopardi se croyait et il était très malheureux ; il s’en faut que M. Carducci soit assez élégiaque pour cela : n’a-t-il pas pris lui-même le soin d’en avertir ? Il ne dit nulle part que la vie est un mal, comme son devancier, condamné à aimer sans espoir, croyait avoir le droit de le déclarer. Nous avons rappelé l’influence de la constitution physique de Leopardi, de l’amant discret de Nérine, de Silvie et d’Aspasie sur la tournure de ses pensées. On sait aujourd’hui quelles étaient ces trois figures gracieuses ou brillantes qui traversent les pages les plus intimes du poète, les plus chères au pauvre malade : on redit les propos qui se chuchotaient dans les sociétés où il paraissait quelquefois. Il s’irritait, il est vrai, qu’on attribuât sa philosophie désespérée à l’excès de ses malheurs et de ses souffrances ; mais il faut remarquer qu’il se faisait sans cesse un argument et une arme de sa vieillesse prématurée, et qu’il revenait avec bonheur vers ses jeunes années, vers le temps où l’amour ne lui semblait pas encore interdit. Non, sa mélancolie, comme sa doctrine, n’était pas purement le fruit de sa pensée et l’œuvre de son entendement. Et d’ailleurs son orgueil seul, un orgueil bien excusable, prétendait