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cacher la source secrète de cette profonde tristesse ; dévoilée telle qu’elle était, elle n’en paraît que plus humaine et plus touchante.

Que la mélancolie de M. Carducci soit moins sérieuse que celle de Leopardi, cela n’a pas droit de surprendre. Ce n’est pas chez lui affaire de tempérament. Il parle beaucoup d’amour, et le plus souvent sur le ton d’une satisfaction entière ; il chante très souvent le vin, et toujours avec succès. C’est à peine de la philosophie que cette tristesse ; la politique y joue le principal rôle. A cet égard, il s’éloigne beaucoup du maître. Leopardi était libéral et n’appartenait à aucun parti : il rejetait sur la nature, non sur un système de gouvernement, la responsabilité des maux qu’endure l’humanité. Le recueil de ses poésies renferme une belle pièce posthume, peu connue en France, le Genêt ou la Fleur du désert, où il développe largement sa pensée sur l’existence du mal. Attiré par les soins d’un ami sous le ciel bienfaisant de Naples, ce cœur dévoré de souffrances physiques et morales, au lieu de se tourner vers les délicieuses perspectives d’Ischia, de Mergellina, du Pausillipe, qui l’invitaient de toutes parts, se complaît dans le désert de lave noire que le Vésuve a étendu sur les campagnes riantes. Seule la ginestra, le genêt, qui offre le premier motif et le titre de cette méditation, mêle une douce image et un parfum à cette grande scène désolée. Le désert volcanique et la pauvre fleur qui l’embaume quelques instans, voilà, selon le poète de Recanati, l’image de la vie ; cette couche de lave qui se répand sur les travaux les plus heureux du laboureur, voilà le progrès humain. Le XIXe siècle, à son avis, tourne le dos à la vérité, qui est implacable et qui s’appelle le mal : il flatte l’homme et lui cache le vrai ; il le trompe et lui fait voir des horizons de félicité menteuse.

Que prétendait donc ce poète maladif, pacifique envers tous, irrité seulement contre la destinée ? Ce n’était pas d’accuser les gouvernemens, ni de changer les sociétés, c’était de remonter à la source même du mal, qui lui semble être la nature, de coaliser les hommes contre celle qu’il maudit partout, afin qu’ils se protègent et se défendent de leur mieux contre l’éternelle ennemie. C’est l’athéisme des derniers siècles de l’antiquité s’emparant d’une intelligence qui s’est dépouillée des croyances chrétiennes et de toute religion naturelle. Giordani se trompait en disant que Leopardi était un Grec du temps d’Anaxagore et de Périclès : il est tout au plus du siècle et de la génération de Lucrèce ; des vers de ce dernier, il a fait son point de départ, il en a ou toute l’amertume, qui s’est encore aigrie dans son imagination souffrante. On voit combien Leopardi est loin du pessimisme politique et de la misanthropie républicaine de M. Carducci. Au reste que le découragement de l’un s’accorde jusqu’à un certain