Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/628

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aïeux, voilà ce qu’ils ne sauraient admettre, voilà ce qu’ils appellent lâcheté et trahison. Leur politique est d’en revenir à l’histoire romaine : l’esprit révolutionnaire compliqué d’archaïsme, c’est à quoi se réduit le radicalisme italien.

Le mécontentement dont nous parlons s’exprime ingénument dans les Nouvelles Poésies de M. Carducci. Il profite et même il abuse de sa réputation acquise pour adresser des invectives à ce peuple italien dont il se croit chéri, à ce Titan vieilli qu’il appelle lâche et qui lui crie, à ce qu’il paraît, bravo ! Ce bon peuple, au dire de l’auteur lui-même, s’amuse volontiers de ses vers mélancoliques [1]. « Que chante donc, disent-ils, cet homme ténébreux et solitaire ? Il chante et il berce les monstres enfantés par son intelligence. » L’écrivain se plaît, je le crains, au rôle de Solon, qui, pour se faire écouter, se donna pour fou : Solon jouait gros jeu ; le peuple athénien l’écouta, lui cria bravo ! mais il aurait pu le prendre au mot, Ces moyens extrêmes ne réussissent pas à tout le monde, et M. Carducci ne semble pas avoir en lui l’étoffe d’un des sept sages de la Grèce. Il ne veut pas que sa patrie ait atteint le but, ni que l’Italie soit relevée. Malgré l’entrée dans Rome, les âmes ne se sont pas agrandies ; le ciel est plus large, mais le génie y voltige comme un papillon mal venu. Les héros sont morts, et il n’y a plus que la figure de Thersite se montrant sur leurs tombes. Quelle pensée l’Italie a-t-elle apportée aux nations, quel astre s’est allumé sur sa tête ? Avec de hautes paroles et de petites actions, avec l’empreinte des anciennes chaînes sur les mains et surtout dans le cœur, on ne sait pas monter au Capitole. — On le voit, il fallait être d’un certain parti pour y monter dignement, pour lancer aux nations quelque grande pensée, pour allumer sur le front de l’Italie l’étoile de l’avenir, pour élargir les âmes en même temps que l’horizon. Le gouvernement pratique et bourgeois du pays n’y entend rien.

Quelles sont donc les hautes pensées que le poète tient en réserve pour le jour où ses amis monteront à ce Capitole, qui attend ses véritables élus ? On les cherche dans les vers de M. Carducci. Certes il a des traits de satire qui seraient amusans, s’ils n’étaient pas entachés de personnalités choquantes ; mais aussitôt qu’il parle de son talent, et il le fait volontiers, il a des transports et comme des bouffées de lyrisme qui lui font sans doute illusion. Il se compare volontiers aux autres faiseurs de vers, et alors il lui semble qu’il monte sur la cime des siècles et que les strophes jaillissent de son front comme des éperviers : elles ont une âme ; elles s’élancent dans la vallée comme un torrent qui gronde, comme des cavales

  1. Nuove Poesie, p. 11.