Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/629

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sauvages ; elles portent l’épée et la trompette, l’épée pour abattre les monstres, la trompette pour assembler les guerriers. Ces images, nous les avons rencontrées, ce semble, dans le Mazeppa de M. Victor Hugo, qui comparait aussi son génie à un cheval échappé. Quoique ce soit une faute de rappeler un modèle célèbre, ces airs de bravoure réussissent à M. Carducci, mais ce ne sont que des airs de bravoure, c’est-à-dire des morceaux qui ont de l’entrain et du souffle, en dehors de la pensée et quelquefois en l’absence d’une pensée. On dirait souvent que l’auteur est à court de motifs à enrichir de ses variations. Pascal dit quelque part que si l’on ôtait de la poésie les mots de foudre, de soleil, de pierreries, les poètes manqueraient de sujets : il y a lieu de croire que la prise de Rome a privé les rimeurs d’un texte commode. En voyant encore çà et là l’auteur se rejeter sur les jeunes gens qui rêvent une mort glorieuse bravée pour la liberté ou sur les tyrans qu’il faut combattre, on est tenté de penser qu’il se trompe de date ou qu’il y a disette de thèmes patriotiques. C’est ainsi qu’il nous fait l’honneur de célébrer en 1871 le soixante-dix-huitième anniversaire de la république française, où il prend le Parc-aux-Cerfs pour un parc et l’Œil-de-Bœuf pour la fenêtre d’un boudoir de Louis XV, peccadilles légères auprès de certaines fautes de goût et de jugement qui compromettraient des renommées mieux établies que la sienne. L’étrangeté même des images ou l’altération des noms avertiraient au besoin que le poète n’est pas sur son terrain : on sourit quand on voit Camille Desmoulins, devenu Demulèn, « un léopard qui se lance avec l’éclair d’une arme brandie par un bras vigoureux, et qui fait tomber la Bastille. » Danton a des bras de taureau avec lesquels il délace cette vigoureuse amazone, la république.

Laissons cette rhétorique à une certaine école qui de l’autre côté des Alpes aurait besoin d’un nouveau Giusti pour la rappeler à la règle du bon sens : il en est du recueil nouveau de M. Carducci comme des précédens ; la partie personnelle, sincère, purement poétique, est supérieure à tout ce qui porte le caractère de la circonstance et le cachet d’un parti. Toutes les fois qu’il parle de ses premières années solitaires, de sa vie au sein de la nature, entre les bois, les vieilles ruines et la mer, il est sûr d’intéresser. Une des meilleures pages des Nuove Poesie est assurément l’Idylle de la maremme. Au milieu de l’agitation stérile de sa vie, le cœur du poète se reporte vers une blonde fille qu’il a aimée, dont l’image revient spontanément à sa pensée fatiguée, comme au fort de la chaleur le souvenir de l’aurore. Où est-elle ? est-elle mariée ? Elle a dû tomber en partage à un époux ; elle était si belle quand elle sortait des blés ondoyans, une guirlande de fleurs à la main, haute