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seigneuriale plus active et plus visible : les principaux du village, le juge, ou, à défaut d’une juridiction, le notaire, qui en tenait en quelque sorte la place, semblent résumer à eux seuls la force et l’autorité ; c’est de leurs rangs que sortaient tous les électeurs. L’assemblée secondaire, composée de tels élémens et présidée par le lieutenant particulier, donnait aux officiers du roi une prépondérance exclusive, et, quand s’ouvrait la grande assemblée de bailliage, il était à peu près certain que le lieutenant-général, le procureur du roi ou tout autre officier de justice réuniraient presque tous les suffrages.

L’élection à deux degrés tendit de plus en plus à envoyer aux états des députés possesseurs d’offices judiciaires ; en 1614, après quatre sessions d’états-généraux tenus en un demi-siècle, le système a produit tous ses fruits, et, sur 192 députés du tiers-état, 131 sont officiers du roi.

Que doit-on penser de ce suffrage à deux et à trois degrés, qui était devenu le système unique suivi pour les élections du tiers. Si nous le jugeons par ses résultats, il a produit en général de bons députés, représentant fidèlement l’esprit public et prêts à traduire au sein des états-généraux les sentimens dont la France était tour à tour animée. La comparaison des cahiers de doléances et des procès-verbaux de session démontre que les députés représentaient assez exactement la moyenne des électeurs. Quelques-uns d’entre eux surent même donner à l’opinion, générale une forme remarquable. Bodin en 1576, Bernard en 1588, Savaron en 1614, comptent assurément parmi les bourgeois les plus distingués de leur temps. A vrai dire, aucun système électoral ne pouvait mieux s’adapter à la nation telle qu’elle était constituée avant 1789.

Aujourd’hui nous sommes tellement accoutumés aux échanges rapides de la pensée que nous avons peine à reconstituer une société privée de ce bienfait. La difficulté des communications rendait à elle seule nécessaire le suffrage à deux degrés. L’influence sur les mœurs en était si profonde qu’à certaines époques elle alla jusqu’à supprimer l’ambition d’être élu. A bien plus forte raison rendait-elle indispensable un suffrage tout local, mettant en présence dans un espace restreint le candidat et l’électeur. L’assemblée de village n’avait à s’occuper que de ses plaintes particulières, et ce mode d’élection n’exigeait du paysan illettré et ruiné par la taille aucun effort de calcul ; il lui demandait seulement l’expression sincère de ses maux. Rien n’était plus simple et plus pratique. Il ne faut pas d’ailleurs perdre de vue que la masse du tiers-état vivait en quelque sorte encadrée dans une série de règles fixes qui constituaient a la fois une barrière et un frein ; elles l’opprimaient et le soutenaient tour à tour. Trois grandes hiérarchies, pénétrant jusqu’aux moindres hameaux, maintenaient tout l’édifice : la noblesse