Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/651

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


possédait directement ou par redevance une grande partie du sol ; des ducs et pairs aux moindres hobereaux, elle formait une société puissante contre laquelle s’aigrissaient de jour en jour les passions du tiers-état, mais qu’il retrouvait partout, qui occupait constamment sa pensée, et, tout en gênant l’essor de sa vie, contribuait à la stabilité générale. — Le clergé, jouissant d’une ancienne autorité politique et disposant de biens considérables, mettait ces deux forces au service d’une influence qui était en décadence dans les villes, mais qui était incontestée dans les campagnes. Entre ces deux puissances auxquelles avait appartenu dans le passé tout le pouvoir, s’était formée peu à peu celle qui émanait de la royauté et qui personnifiait en même temps le tiers-état. Autant la noblesse était peu aimée et l’influence temporelle du clergé redoutée, autant était populaire le délégué du roi, représentant, entre le seigneur et le paysan, l’autorité protectrice. Le juge demeura le défenseur du serf contre le noble jusqu’au jour où il lui prit fantaisie de s’anoblir lui-même. C’est entre ces trois hiérarchies, féodale, ecclésiastique et judiciaire, que s’écoule toute l’histoire du tiers-état ; c’est sous la protection des délégués du roi que se font les élections à plusieurs degrés. Ne nous demandons pas si cette société était bien ou mal organisée ; ne recherchons pas ici ses défauts et les raisons de sa chute. Constatons seulement que la nature de son organisation rendait pratique et fécond le mécanisme du suffrage à plusieurs degrés. Pour qu’il fonctionne régulièrement, il faut que la vie locale soit beaucoup plus développée que le mouvement général, et que le corps des électeurs soit soumis à des règles strictement obéies. En réunissant même de telles garanties, réussirait-il longtemps ? La première condition de son succès est d’être rarement consulté. Le jour où notre première constitution l’a mis en pratique régulière, il a été bien vite dénaturé par l’esprit de faction. Dans un temps comme le nôtre, les courans d’égalité ne rompraient-ils pas les digues et ne rétabliraient-ils pas le niveau commun du suffrage direct ? Les lois pourraient-elles dresser des murailles factices, et les électeurs ne trouveraient-ils pas mille moyens de lier leurs délégués et de ressaisir par des voies détournées une action qu’on aurait voulu vainement atténuer ? Ce péril si redoutable de notre temps était absolument écarté sous l’ancien régime par la rareté des sessions d’états-généraux non moins que par les influences dont nous venons de décrire la nature.

Dans le troisième ordre, la puissance était partagée entre les corps municipaux et ces délégués du pouvoir souverain qui parlaient au nom du roi, et qui avaient derrière eux, quelque humble que fût le village où ils rendaient la justice, le parlement tout entier. Nous prenons ici sur le vif le résultat direct de la politique royale :