Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/663

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pas d’hypocrisie, — la foi de l’esprit est inutile là où celle de l’imagination suffit, — mais ils ont respiré l’air de la société incrédule où ils vivent. Les uns sont de simples artisans qui exercent un métier, les autres sont des médiocrités qui se gourment et des spéculateurs en gravité pharisienne ; les meilleurs se livrent à des résurrections savantes, à des imitations composites des anciens modèles. Quelques-uns, arrivés à un rang élevé dans l’école, se croient tenus d’aborder les sujets religieux pour soutenir leur rang, comme ces fonctionnaires ou ces seigneurs de village qui se croient obligés, pour l’honneur de leur nom, de marcher en tête des processions de leur paroisse. Ils prennent alors un air de parade et d’emphase à travers lequel ils laissent percer une certaine négligence de manières qu’ils prennent pour de la dignité.

Voyez par exemple les Quatre Évangélistes de M. Monchablon : quelle désinvolture ! quelle insouciante aisance ! quel style de fioritures calligraphiques ! — Voyez le Stabat Mater de M. Lazerges : quelle adresse banale et facile ! quel superbe dédain du modèle ! quel talent de se mettre à côté de la nature et de la représenter à peu près, sans la copier ! Cette peinture blême, amollie, sans muscles, sans vigueur, ces chairs de cire transparente et fondante, ce clair-obscur à effet qui enveloppe la scène et fait saillir les figures, tout dans ce tableau raconte la fabrication savante exécutée, suivant un type convenu, par une main qui n’hésite plus jamais. Et le Saint Laurent martyr de M. Lehoux ? Celui-ci du moins dessine avec une certaine vigueur et n’en épargne pas l’étalage ; sa toile est un entassement confus de raccourcis brutaux, de gestes violens, un fouillis hurlant de jambes, de bras, de torses et de têtes qui se contournent à grand renfort de muscles, sans harmonie, sans style et sans dignité. — Hélas ! il n’est pas jusqu’à M. Cabanel lui-même qui, malgré ses éminentes qualités, ne mérite d’être rangé cette année parmi les fabricans habiles avec son Saint Jean-Baptiste maladif et étriqué, qui semble avoir subi l’influence de la Malaria de M. Hébert. Sans douter le jeune prophète en est à a sa première extase ; » depuis qu’il s’est retiré dans le désert, il a jeûné, il a veillé ; le rocher contre lequel il s’est blotti doit être une couche fort incommode, et l’expression égarée de son regard, la mine, inquiète et fiévreuse de sa tête brune qu’il incline languissamment sur ses mains croisées, sont bien d’un ascète réduit à se nourrir de sauterelles ; mais pourquoi faut-il que de pareilles idées se présentent involontairement à l’esprit du spectateur ? Pourquoi l’homme de Dieu est-il accroupi dans cette posture misérable, qui fait ressortir les angles de sa charpente chétive et les os dénudés de sa jambe maigre ? A quoi rime en peinture cette espèce de réalisme