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peut-être que certaines compositions historiques ou religieuses de nos réalistes contemporains.

Revenons à M. Bonnat, de qui cette digression nous a écartés. A Dieu ne plaise que nous ayons voulu établir une comparaison inconvenante entre les poissons morts de M. Vollon et le Christ en croix de M. Bonnat ! Cependant la première impression que cette toile nous laisse, c’est qu’elle représente, elle aussi, un supplicié, le juste supplicié, comme le dit la noble et calme expression de sa tête résolument tournée vers le ciel, du geste d’une victime qui en appelle au souverain juge, — mais qu’enfin elle ne représente pas un Dieu. Incontestablement l’attitude est belle ; l’artiste a su donner à cette posture rigide et ingrate d’un homme cloué sur quatre planches un certain mouvement fier et simple à la fois. Ce grand corps nu qui se découpe sur un ciel sanglant et sombre, brutalement éclairé par un rayon d’en haut, et dont les bras étendus ont l’air de vouloir embrasser l’horizon, ne manque pas, si l’on veut, d’une certaine majesté tragique. Il y touche, mais il ne l’atteint pas. L’illusion s’évanouit avant même de naître ; les détails ne répondent pas à l’ensemble, et ils nuisent à l’effet général par la trop grande importance qu’ils ont prise. C’est une très savante et très vigoureuse étude de muscles gonflés, étirés, crispés, galvanisés par l’agonie ; mais toute cette anatomie n’a rien qui nous émeuve. Peut-être ce tableau trouvera-t-il un milieu plus favorable dans le demi-jour de la cour d’assises à laquelle il est destiné.

M. Laurens n’est point un élève de M. Bonnat ; son remarquable tableau, Saint Bruno refusant les offrandes du comte de Calabre, est cependant de la même école. C’est à M. Laurens surtout qu’il faut reprocher de traiter l’histoire comme la nature morte et de manquer d’harmonie à force de chercher la vigueur. Son ciel et ses fonds blancs ou roses sont d’une couleur si vive et si intense qu’ils tuent les premiers plans malgré leur dureté presque criarde. Cette toile a les défauts habituels à la peinture de M. Laurens. C’est un singulier mélange de lourdeur et de liquidité, d’abus du noir dans les ombres et d’abus de la transparence dans les demi-teintes. C’est dans la composition qu’en est le principal mérite. Il y a peu de chose à dire des envoyés du comte, qui déchargent leurs mules dans la cour du couvent et déposent leurs présens aux pieds du saint ; tout l’intérêt se concentre sur le groupe de moines drapés de blanc qui s’avance à leur rencontre sous le porche de l’église. Saint Bruno, qui marche à leur tête, se détourne en levant les bras avec une certaine affectation théâtrale qui manque un peu de majesté. Le moine qui baisse les yeux avec recueillement, surtout celui qui les ferme en croisant les bras sur sa poitrine, sont d’un type expressif et d’un beau caractère ; cependant, à les bien