Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/669

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réussi et qui se soit fait une place incontestée parmi les maîtres est un artiste bien connu de nos lecteurs, M. Léon Bonnat.

Le grand défaut de l’école réaliste, défaut dont M. Bonnat lui-même n’est pas tout à fait exempt, c’est de peindre uniformément toutes les parties d’un sujet, et de donner la même importance à tout ce qui lui tombe sous le sens. Comme elle s’attache particulièrement au côté matériel des choses, qu’elle affecte de ne faire aucune différence entre tous les objets qui frappent également la vue, elle se préoccupe surtout de rendre chaque morceau avec puissance, et elle ne s’inquiète pas assez de les subordonner les uns aux autres. Elle ne veut voir la nature qu’avec les yeux du corps ; elle refuse systématiquement d’y appliquer les yeux de l’esprit, qui seuls cependant peuvent mettre chaque chose à son rang et donner à chaque détail sa véritable valeur. Les réalistes oublient, ou plutôt ils font semblant d’ignorer que la peinture n’est point une science exacte, qu’elle est l’art des relations, et que cet art consiste surtout à savoir ordonner les diverses parties d’un sujet en vue de l’effet et de l’ensemble ; ils s’épuisent vainement à égaler la nature, alors qu’ils devraient se contenter modestement de la transposer sur un autre mode ou de l’interpréter dans une autre langue. Assurément ce combat corps à corps avec la nature a produit plus d’une heureuse trouvaille et formé plus d’un talent vigoureux ; c’est une gymnastique nécessaire, qui sert à acquérir les instrumens de l’art, mais qui n’est pas l’art lui-même, et qui ne doit pas en détourner la pensée. Quand elle devient la principale préoccupation du peintre, il en résulte un manque d’équilibre et d’harmonie, une prédominance exagérée de certains détails, et la figure humaine, qui est le centre naturel de toute œuvre d’art, finit par succomber à la concurrence des moindres objets qui l’entourent ; elle tombe au second rang quand elle devrait rester au premier. Tels sont les défauts naturels aux peintres de cette école, ou plutôt, — car il n’y a plus à proprement parler d’écoles, — de cette espèce de tempérament pittoresque. Tous les réalistes, grands et petits, depuis M. Courbet jusqu’à M. Pille, depuis M. Duran jusqu’à M. Manet, font des tableaux qui manquent plus ou moins d’harmonie. Les meilleurs peignent la figure humaine à la façon de la nature morte, et vraiment il y a plus d’un rapport entre la grande peinture comme ils l’entendent et telle nature morte d’un effet violent et dramatique, comme le Coin de halle de M. Vollon. A voir ce chaudron sombre aux reflets lugubres, ces poissons grimaçans dont la sinistre physionomie dit assez qu’ils ont crevé de male mort, on se demande en vérité pourquoi ce sujet n’en vaut pas un autre, et si au point de vue de l’intérêt pittoresque le poisson n’est pas quelquefois supérieur à l’homme. C’est une tragédie, et des plus émouvantes, plus émouvante