Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/681

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facture serrée et timidement soigneuse de M. Détaille ; il n’est pas, comme lui, élève de Meissonier et miniaturiste de profession ; mais il a la franchise, l’audace, le mouvement, la variété des physionomies, la vérité du geste, la vérité de la couleur, le tout sans effort visible et comme au bout du pinceau. Il a en un mot le génie de l’action, cette qualité toute française qu’on ne saurait exiger d’un Hollandais comme M. Détaille.

Nous sommes en hiver, à l’armée de la Loire ; le ciel est gris, les arbres sont dépouillés, quelques restes de frimas traînent encore sur la terre gelée. Par-dessus le remblai d’une voie ferrée qui traverse la scène, on aperçoit des nuages de fumée et un clairon de chasseurs qui sonne la charge. Sur le talus gisent quelques cadavres français ou prussiens, dans cette attitude indéfinissable de l’homme surpris par la mort. Quelques mobiles rampent curieusement jusqu’au bord pour y faire le coup de feu. Dans un coin paraît une tête de colonne qui escalade le remblai, un peu en désordre, en glissant et en se culbutant. Le premier homme qui se risque au dehors tombe à la renverse, mortellement atteint. Un officier, debout sur la crête, le jarret tendu, penché en avant, arrête la colonne d’un signe ; derrière lui, ses lieutenans exécutent son ordre ; devant lui, un autre officier ensanglanté se relève à demi, à son approche. La scène est un peu décousue, mais émouvante et claire au-delà de toute expression. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est la vérité des types, la précision scrupuleuse des moindres détails, la justesse des moindres nuances, sans que cet effort d’exactitude embarrasse en rien l’agilité de la main ou ralentisse en rien l’élan de la pensée. La vie, c’est la qualité maîtresse de M. de Neuville. Voyez plutôt sa Récolte du varech : quel beau mouvement plein de hardiesse chez la femme cambrée, au mouchoir rouge, qui va mettre sa récolte sur le dos du cheval ! Quoi de plus franc et de plus animé que cette autre figure de femme qui se baisse pour ramasser le varech ? Quoi de plus fier et, qu’on nous passe le mot, de plus crâne que la silhouette de l’enfant qui se tient debout, les deux mains dans ses poches, à la tête du cheval ? Le vent souffle, la mer déferle, comme tout à l’heure la mitraille sifflait et crachait. Non vraiment, en prenant congé d’un peintre tel que M. de Neuville, nous n’avons pas le courage de parler de l’Alerte de M. Protais, alerte si calme et si froide qu’on se croirait à peine sur le champ de manœuvres, — ni de cette plate élégie où il nous représente deux mélancoliques muscadins militaires considérant au loin, du haut d’une montagne, une ville ensoleillée qu’il appelle Metz. Ce patriotisme affadi ne mérite aucune pitié. Ce n’est même plus de la peinture bourgeoise ; c’est de la peinture à l’usage des pensionnats de petites filles.