Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/694

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incontestablement la plus parfaite. Debout au bord du ruisseau qui reflète sa merveilleuse beauté, Narcisse, couronné de fleurs, découvre son jeune corps avec une sorte de lenteur et de solennité grave ; il s’absorbe avec un recueillement profond dans la contemplation de son image. Il ne se penche point, comme un enfant curieux, sur le miroir qui lui renvoie ses traits ; en véritable artiste amoureux de lui-même, il compose avec soin sa beauté. Toute sa personne respire une langueur sérieuse et une voluptueuse fierté. Appuyé sur la jambe gauche, il soulève de ses deux mains, d’un mouvement souple et charmant, son manteau qui flotte de l’autre côté sur son épaule. Sa bouche sourit à moitié, mais son visage reste calme et pur. Son corps admirable et d’une tendresse presque féminine a cette beauté un peu froide qui est le signe même de la perfection. De quelque côté qu’on le tourne, il se présente avec une souveraine élégance, avec le port et le geste d’un dieu. Ses jambes fines et délicieusement modelées le portent avec une légèreté sans rivale. Derrière lui, un pan de son manteau traîne jusqu’à terre avec une ampleur de lignes qui n’a rien de pesant et qui développe sans les alourdir, ses formes adolescentes. Voilà bien l’image de l’éphèbe antique dont les poètes chantaient la beauté comme ils chantent aujourd’hui celle des femmes, et que l’admiration naïve d’une race amoureuse du beau plaçait d’emblée au rang des demi-dieux. Oui, cette incomparable fleur humaine méritait d’être divinisée, et, si M. Dubois était citoyen d’Athènes, le peuple lui voterait des couronnes pour l’avoir tirée du marbre de Paros.

En aurait-on fait autant pour le Gloria victis de M. Mercié ? Il est fort à supposer que les Athéniens auraient peu compris cette œuvre admirable, mais d’un génie tout différent du leur. Le glorieux vaincu de M. Mercié n’a rien de commun avec la légende du soldat de Marathon. Ce n’est même plus, comme son David, une belle imitation de l’art florentin ; cette fois c’est une création tout à fait originale, c’est la vision d’un peintre de génie réalisée par le plus audacieux des statuaires, c’est un groupe d’un mouvement si libre et d’un élan si hardi qu’on n’en a peut-être jamais vu de pareil. Un ange ou un génie enlève au ciel un jeune héros tombé sur le champ de bataille. Grand, mince, fier, le front grave et pur, la bouche sévère, les regards fixés avec sérénité dans l’espace, le céleste messager s’élance d’un mouvement facile et superbe, avec sa longue robe flottante et ses longues ailes largement déployées, emportant dans ses bras et soutenant sur son épaule le jeune homme qui s’affaisse, mortellement frappé. Il y a de l’amour et une sorte de colère sublime dans le geste souverain dont il saisit sa triste proie pour l’entraîner dans l’éternité : c’est la pensée qui prend sa revanche sur la force et qui s’enfuit indignée vers les régions sereines de l’idéal ; c’est la gloire