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à merveille l’effort du chanteur qui cherche à faire passer toute son âme dans sa voix. Les lignes générales, quoique un peu lourdes, ont une certaine suavité noble qui rappelle le prisonnier de Michel-Ange. C’est une de ces œuvres sérieuses et sincères dont les imperfections même témoignent d’un sentiment profond de la nature et d’une intelligence élevée des moyens d’expression dont l’art dispose.


VIII

Arrêtons ici cette revue bien succincte et pourtant déjà trop longue des productions de l’année, et tâchons d’en tirer la morale, si toutefois il y a une morale à en tirer. La peinture de style est d’année en année plus malade ; la peinture de genre est surabondante, et s’épuise par cette abondance même ; la peinture de paysage est la plus florissante de toutes, mais, tout absorbée dans le détail, elle a perdu le secret des grandes harmonies ; la sculpture seule se maintient et se régénère. Dans l’une et dans l’autre branche de l’école française, une réaction salutaire se produit contre le maniérisme bourgeois et contre les élégances frelatées des artistes à la mode ; mais cette réaction, à laquelle est attaché l’avenir de notre école, n’a pas encore donné tous les résultats qu’on en doit attendre, elle n’a guère abouti jusqu’à présent qu’à un réalisme assez trivial.

C’est qu’il en est aujourd’hui dans l’art comme dans la littérature et dans la société tout entière : on y est désorienté, découragé, démoralisé. Ce n’est pas le talent ni l’esprit qui manquent, ce sont les idées, non pas les idées nouvelles, mais les idées sincères, sérieuses, originales par cela même, les idées échauffées par une passion vraie et pensées par celui qui les exprime. On a peu de cette élévation naïve qui repose sur le désintéressement de la pensée, peu de cette chaleur communicative qui naît de l’enthousiasme sincère et du complet oubli de soi-même. On fait de l’art comme on fait du journalisme et comme on fait de la politique, sans desseins arrêtés, sans fortes croyances, moitié par intérêt, moitié par amusement, quelquefois par gageure ou par vanité. On cherche avant tout ce qui réussit, et l’on pense qu’avec un certain tour il n’y a rien qui ne puisse réussir. Tantôt on explore des voies nouvelles, on tente les entreprises excentriques, on les poursuit jusqu’à leurs plus absurdes conséquences avec le sang-froid aventureux des esprits blasés ; tantôt on se rejette en arrière, on entreprend des résurrections artificielles, des imitations platement surannées, et l’on s’appuie, pour les justifier, sur ce pitoyable argument du scepticisme : il faut toujours essayer. »