Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/709

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du centre gauche, du groupe bonapartiste et de cinquante-deux légitimistes, de sorte que c’est par le fait la défection des chevau-légers et des bonapartistes qui a renversé le ministère. D’où est venue au dernier moment cette ardeur d’opposition chez les légitimistes ? Elle aurait été inspirée, à ce qu’il paraît, par des instructions de M. le comte de Chambord. M. le comte de Chambord est las de faire des concessions ! Il a laissé un certain nombre de ses partisans voter pour la prorogation parce qu’il l’interprétait indubitablement comme M. Cazenove de Pradines, parce qu’il comptait peut-être encore sur le maréchal de Mac-Mahon. Il paraît que cela n’a pas réussi. Le prince aurait fait depuis un devoir à ses amis de Versailles de s’opposer à toute organisation constitutionnelle, de voter au besoin contre le ministère, et il se montrerait aujourd’hui, dit-on, très satisfait de voir ses instructions si bien suivies, de s’être donné à lui-même cette marque de sa puissance royale. Que M. le comte de Chambord soit satisfait, c’est certainement d’un prince naïf. Quelques-uns de ses amis les plus éclairés de Versailles n’éprouvent peut-être pas aujourd’hui une satisfaction aussi complète. Ils commencent à comprendre qu’ils pourraient bien avoir joué le jeu de l’empire, et que, si les bonapartistes sont dans leur rôle parce qu’ils se croient le droit de beaucoup espérer, les légitimistes ont désormais peu de chances de revoir aux affaires un cabinet aussi favorable à leur cause que celui qu’ils viennent de renverser. C’est fait, et puisque M. le comte de Chambord est content, il n’y a plus rien à dire. M. le duc de Broglie peut voir maintenant à quoi lui ont servi les sacrifices qu’il a multipliés pour ménager les légitimistes, pour s’assurer leur appui, et les cabinets nouveaux qui peuvent se succéder sauront, par cette expérience décisive, dans quelle mesure ils peuvent compter sur cette alliance.

La difficulté était de remplacer ce ministère tombé sous un coup foudroyant de majorité. Évidemment, si l’on eût été dans les conditions normales du régime parlementaire, s’il y avait eu en présence deux masses d’opinion, deux partis ayant des politiques définies et saisissables, la solution eût été toute simple ; il n’y aurait eu qu’à remettre le pouvoir aux chefs de cette majorité triomphante, cette majorité fût-elle une coalition. Ici ce n’est pas même une coalition, c’est un amalgame, c’est une mêlée de suffrages jetés au fond de l’urne. Il fallait avant tout interpréter ce coup de scrutin, démêler ce qu’il y avait de politique, ce qu’il pouvait y avoir aussi de personnel dans le vote, s’efforcer de dégager les élémens d’une majorité nouvelle, préciser les conditions dans lesquelles pouvait se reconstituer cette majorité. Au premier coup d’œil, il y avait une question qui dominait toutes les autres, celle de l’organisation constitutionnelle, origine et raison déterminante de la crise. Or c’est justement à ce point de vue que le vote du 16 mai devait être interrogé dans sa vraie signification. Parmi ces 381 voix qui venaient de