Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/732

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Les whigs virent avec regret Sumner prendre une attitude aussi décidée, ils ne purent le retenir dans leurs rangs ; Sumner se mêla au parti qui prit le nom de « la terre libre (free soil), » pour indiquer que les terres nouvellement organisées en territoires et ensuite en états devaient rester vierges de la souillure de l’esclavage. Il alla, à la mode américaine, soutenir les principes et les candidats de ce parti dans les villes du nord ; ses efforts lui valurent l’honneur d’être nommé en 1851 par le congrès de Massachusetts sénateur à Washington. Il devint dès ce moment dans la capitale le représentant le plus éminent des principes et des sentimens du nord, et entra dans la pleine lumière de l’histoire.

Washington était en effet le point où des forces rivales commençaient à entrer en lutte ouverte. Le premier discours important que prononça Sumner devant le grave auditoire du sénat avait trait à la loi sur les esclaves fugitifs. C’était la prétention des maîtres d’esclaves de mettre tous les agens de la confédération au service de ceux qui allaient rechercher des nègres en fuite jusque sur les confins du Canada, à Boston, dans toutes les villes du nord. Ils exigeaient cette atroce loi d’extradition contre des femmes, des enfans, irritant ainsi et insultant la conscience dès populations religieuses du nord, outrageant comme à plaisir les sentimens les plus profonds de la nature humaine. Tous les efforts furent vains ; le sud triompha, il était le maître et usait sans scrupule et sans merci de sa force. A Washington, tout pliait devant l’arrogante aristocratie des grands planteurs, les députés, les sénateurs du nord y faisaient petite figure, la plupart se faisaient pardonner leur présence incommode par leur mollesse et leur complaisance ; ceux qui, tels que Sumner, avaient conscience de la grandeur de leur mission restaient solitaires et presque méprisés.

Sumner avait une éloquence raisonneuse, nourrie de faits, un peu trop riche peut-être, alourdie de citations, de textes, d’argumens pressés et débordans : il savait toutefois résumer ses longues harangues dans quelque trait concis, qui pénétrait comme une flèche dans l’esprit populaire et passait rapidement dans la langue politique. Dans la longue lutte qu’il soutint pour défendre les territoires nouveaux contre l’esclavage, il opposa l’une à l’autre les deux théories du nord et du sud dans ce court aphorisme : « la liberté est nationale, l’esclavage est provincial, » voulant exprimer ainsi que la liberté était de droit, qu’elle suivait partout le drapeau étoile, et que l’esclavage n’était qu’un privilège, une institution locale. A peine aujourd’hui se souvient-on du compromis du Missouri. Cette mesure législative, sorte de traité temporaire, prohibait l’esclavage au nord du 36e degré de latitude ; M. Douglas