Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/736

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des États-Unis. Au début de la guerre civile, il se produisit un incident d’où pouvait naître la guerre étrangère. Les deux commissaires du sud envoyés par les états confédérés en Europe avaient été arrêtés sur un bateau à vapeur anglais par le capitaine Wilkes, de la marine américaine. L’Angleterre les réclama et ne cacha point qu’un refus serait considéré comme une déclaration de guerre. Il y a des momens où les peuples, enflammés et comme enivrés par la lutte, se jettent volontairement au-devant des périls ; mais le pouvoir exécutif aux États-Unis est défendu contre les passions populaires et contre le caprice des assemblées par la durée fixe de son mandat, par l’indépendance et le secret de ses conseils. L’affaire du Trent fut résolue par M. Lincoln, M. Seward et M. Sumner ; ce dernier défendit dans le sénat la conduite du gouvernement, qui avait refusé de communiquer les pièces diplomatiques pendant la durée des négociations ; les commissaires remis en liberté, il prononça un de ses plus beaux discours pour justifier la conduite du président. Il raconta tous les outrages que l’Angleterre avait faits autrefois à la liberté des mers, l’entêtement avec lequel elle avait résisté naguère aux revendications de la France et des États-Unis ; les avocats de la couronne, dont le gouvernement anglais avait invoqué l’opinion, n’avaient pas déclaré la prise des commissaires illégale, ils avaient condamné la conduite d’un officier qui s’était érigé lui-même en juge et qui n’avait point amené sa prise devant une cour d’amirauté. En protestant contre une procédure internationale vicieuse plutôt que contre la violation d’un droit, l’Angleterre n’entrait pas moins dans la voie que lui avait montrée depuis longtemps l’Amérique ; Sumner ne craignait donc pas, en face du patriotisme américain irrité, de représenter la reddition des commissaires américains comme une véritable victoire pour les États-Unis et pour la civilisation. Dans cette longue harangue, qui fut écoutée de tout le corps diplomatique, à l’exception de lord Lyons, Sumner ne cachait point la douleur que lui causaient les sentimens que l’Angleterre avait laissés éclater depuis le commencement de la guerre civile. Elle était bien plus vive chez des hommes tels que Sumner, Motley, dans le Massachusetts, chez les abolitionistes si longtemps consolés par les sympathies de l’Angleterre de l’indifférence de leurs concitoyens, que chez des politiques tels que Seward, qui nourrissaient une défiance traditionnelle contre la Grande-Bretagne, ou chez les hommes de l’ouest, tels que Lincoln, qui, vivant au centre du continent, n’apercevaient pour ainsi dire pas l’Europe dans leur horizon. Où il avait désiré, cherché, rêvé des alliés, Sumner voyait désormais des ennemis ; les événemens lui arrachaient plus que des illusions, ils meurtrissaient ses amitiés et dissipaient, comme