Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/749

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ses forces sous le gouvernement de celui dont il était désormais séparé comme par une barrière insurmontable, les finances prospères, les lois respectées, les états de l’Europe jaloux d’effacer par leurs empressemens les souvenirs de leurs anciennes froideurs. Il y avait bien des tâches dans ce brillant tableau, mais si elles disparaissaient déjà pour l’Europe, elles devaient assurément disparaître pour l’histoire. Il se condamnait au métier de censeur à un moment où la censure était non plus la fière et retentissante protestation de la justice, mais un murmure vain perdu dans le bruit d’un monde occupé, prospère et joyeux.

Les négociations avec l’Angleterre avaient été reprises, et elles aboutirent enfin au traité de Washington. Sumner avait fait rejeter le projet de traité de lord Clarendon, mais il ne put obtenir que dans le nouveau traité on reconnût le principe d’une indemnité pour les dommages dits indirects. L’Angleterre avait tenu ferme sur ce point ; elle avait cherché à apaiser les ressentimens des États-Unis en exprimant ses regrets sur les déprédations commises par l’Alabama, elle avait non-seulement accepté certaines règles internationales, qu’elle avait jusque-là rejetées, mais elle avait consenti à ce que ces règles eussent, en ce qui la concernait, un effet rétroactif et fussent appliquées dans l’arbitrage qui devait suivre le traité. L’abandon des dommages indirects causa un grand chagrin à Sumner, il lui parut que son pays était trop pressé d’effacer toutes les traces du passé, qu’il se contentait à trop bon marché, et il ne trouvait pour l’avenir aucune garantie sérieuse dans des règles internationales déjà contestées dans le parlement anglais, que rien n’obligeait à soumettre à la sanction des grandes puissances, et dont l’utilité pouvait se trouver épuisée aussitôt après la fin de l’arbitrage.

L’opinion publique se séparait de plus en plus de cette petite phalange des républicains qui avaient pris, avec Sumner, le nom de républicains libéraux, et qui avaient fini par se coaliser avec le parti démocratique. Elle accueillait le traité de Washington et l’arbitrage de Genève comme une satisfaction ; quelques abus, quelques désordres administratifs la laissaient indifférente, elle approuvait l’attitude prisé par le général Grant vis-à-vis du sud. A la suite de la guerre civile et de l’émancipation, la plupart de ces états étaient complètement désorganisés ; des aventuriers du nord (on les nommait les carpet-baggers, porteurs de sac de voyage) étaient venus se jeter sur les provinces reconquises comme sur une proie, ils entraînaient les noirs ait scrutin, nommaient des conventions, bâclaient des constitutions ; souvent des législatures rivales, ainsi improvisées, se disputaient le pouvoir et l’influence dans le même état ;