Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/754

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bien d’autres faiblesses, d’autres folies et d’autres misères que celles qui le blessaient à Washington, des gloires plus mensongères, des grandeurs plus factices, des ressentimens plus jaloux, des abîmes plus profonds. Il revint apaisé, plus disposé à reprendre sa besogne législative. Il reprit sans bruit sa place au sénat : ses anciens amis n’eurent pas besoin de lui ouvrir leurs bras, il se retrouva dans leurs rangs comme s’il ne les eût jamais quittés, non qu’il songeât à partager avec eux le pouvoir que la nation venait de leur rendre pour quatre ans ; mais ses blessures étaient cicatrisées, il n’avait plus de colère et en reprenant son rang dans son parti il jouissait de ce plaisir, qui n’est donné qu’à peu, de servir encore ceux qui ne pouvaient plus le servir. La législature du Massachusetts revint, par un vote solennel, sur le blâme qu’elle avait deux ans auparavant infligé à son sénateur ; cette réparation fut la plus douce pour Sumner, car il aimait le Massachusetts comme le Breton la Bretagne, et il aurait pu lui dire : Et tu quoque, quand il en avait reçu un coup si sensible à son patriotisme.

Il mourut peu de jours après, le 12 mars 1874, dans une crise de la maladie qui le tourmentait depuis des années (angina pectoris). Cette fin inattendue provoqua dans toute l’étendue des états comme une explosion de reconnaissance et d’admiration. Le peuple, capricieux et léger comme bien des princes, avait presque oublié Sumner : il semblait que son nom appartînt déjà au passé ; mais quand il disparut de cette scène qu’il avait si longtemps remplie, un grand vide se fit tout d’un coup. On se demanda si l’on avait assez reconnu d’aussi longs, d’aussi grands services, si ce dévoûment exclusif aux intérêts publics, ce labeur sans relâche, cette incorruptibilité antique que pendant trente ans le soupçon même n’avait jamais pu effleurer, avaient reçu des récompenses dignes d’une grande nation. 4 millions de noirs pleurèrent celui qu’ils regardaient comme leur libérateur ; les cloches de Charleston sonnèrent le glas pour celui qui avait si longtemps été détesté dans les Carolines. Les plus belles fleurs du sud furent envoyées à Washington, car c’est la mode en Amérique de parer le mort de fleurs, et amoncelées sur le cercueil de Sumner, sur le siège qu’il occupait au sénat et qui avait jadis été baigné de son sang. Le voyage de ce cercueil de Washington à Boston fut un long triomphe funèbre ; partout les villes sollicitaient l’honneur de le garder quelques heures, et les populations se pressaient pour apercevoir ce qui restait d’un grand serviteur de l’Union.

Avec Sumner disparaissait un des représentans de cette forte génération d’hommes d’état qui ont porté l’Amérique au degré de puissance où le monde l’aperçoit aujourd’hui, et qui ont été les guides