Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/753

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Avant de partir pour les États-Unis, Sumner avait voulu visiter Chantilly. Le duc d’Aumale, qui l’avait connu en Angleterre, lui fit lui-même les honneurs de ce beau lieu ; il le promena en voiture à travers les grandes écuries désertes, sous ces berceaux épais où les ombres des grands arbres jouent sur le marbre des statues, le long de ces eaux qui disent leur éternel murmure autour d’un château touché de la mort ; il lui montra dans le château cette galerie des batailles de Condé, où il semble que Condé aille entrer, tant on y respire l’air des temps passés. Familier avec notre histoire nationale, Sumner était capable de goûter le charme de tant de souvenirs, qui sont déjà des énigmes pour plus d’un Français. On ne sait pas quel attrait puissant le passé exerce sur les nations encore jeunes qui commencent à peine leur histoire. Elles regardent avec une sorte de piété et d’envie mille choses auprès desquelles passe notre indifférence égoïste et lasse. Sumner allait jusque dans les boutiques des libraires chercher les vieux missels, les reliures de Groslier, les livres rongés du temps, les estampes. Il n’était ni collectionneur ni bibliophile, il amusait ses yeux et sa pensée, et voulait, si on excuse le mot, voler quelque chose à l’Europe pour en faire don à l’Amérique.

Il souffrait d’une maladie étrange qui le jetait par momens dans des angoisses très alarmantes. Il éprouvait comme l’impuissance de vivre ; cependant son corps restait robuste en apparence, et sa faculté de travail semblait toujours la même. Le repos ne lui faisait aucun bien, car il le remplissait de rêves, de pensées pénibles, de retours douloureux sur le passé, de sombres pronostics. Il avait traversé successivement l’âge du labeur tranquille, puis l’âge héroïque des victoires achetées par le courage ; il était arrivé aux années où la vie se décolore et où les ombres de la mort commencent à s’étendre sur là pensée. Le parti auquel il avait prêté plutôt que donné l’appui de son nom allait subir une défaite presque honteuse. Il fallait retourner à Washington, non plus suivi des longues acclamations populaires, mais en vaincu, sans ardeur, sans espoir, presque sans but. Des chagrins d’une nature très intime, dont je ne soulèverai pas le voile, contribuaient encore à l’assombrir. La main douce et généreuse qui aurait pu fermer les plaies de ce cœur ulcéré lui manquait ; il n’avait pas d’enfans, il n’avait plus de femme.

Le dernier voyage que Sumner fit en Europe contribua à calmer l’ardent de son opposition ; il avait vu l’Angleterre, la Russie, la triomphante Allemagne, rechercher à l’envi l’amitié de son pays ; le tableau des États-Unis lui semblait moins sombre auprès de celui de l’Europe armée jusqu’aux dents, agitée de haines inexorables, et prête à je ne sais quelle nouvelle guerre de cent ans. Il avait vu