Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/761

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


explication particulière. Chez Sophie, la plus vertueuse dies princesses, la moins connue aussi, car elle vécut cachée comme une violette, la timidité a quelque chose de maladif et, dès qu’un orage éclate, la frayeur va jusqu’à l’épouvante. Mme Campan, qui la connaissait bien, a laissé d’elle un portrait fort curieux. « Je n’ai jamais vu personne avoir l’air si effarouché ; elle marchait d’une vitesse extrême, et, pour reconnaître sans les regarder les gens qui se rangeaient sur son passage, elle avait pris l’habitude de voir de côté, à la manière des lièvres. Cette princesse était d’une si grande timidité qu’il était possible de la voir tous les jours, pendant des années, sans l’entendre prononcer un seul mot… Il y avait pourtant des occasions où cette princesse, si sauvage, devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative ; c’était lorsqu’il faisait de l’orage ; elle en avait peur, et tel était son effroi, qu’alors elle s’approchait des personnes les moins considérables, elle leur faisait mille questions obligeantes. Voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main : pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées ; mais, le beau temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu’à ce qu’un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité. »

Quant à Louise, « Madame dernière, » aurait dit Louis XV le jour de sa naissance, celle-là, même dont la catholicité attend la béatification, c’était un être débile, chétif, manifestement rachitique. Triste fleur d’hiver, elle avorta, ne s’épanouit jamais. Marie Leczinska était comme un sol épuisé ; elle n’enfantait plus que la mort ou la difformité. Rien n’est moins certain que l’accident arrivé à Fontevrault par lequel on rend compte ordinairement de la déviation de l’épine dorsale, que la princesse appelait sa bosse. Biographes et historiens font paraître ici une singulière crédulité. Il y a dans les mémoires du duc de Luynes un texte d’une précision terrible en sa naïve simplicité : « Madame Louise est fort petite, écrit-il (elle avait treize ans), mais elle a beaucoup de physionomie et paraît vive et fort gaie, mais la tête un peu grosse pour sa taille, » Ce sont là, avec l’état avéré de maigreur et de faiblesse générales, les caractères bien connus du rachitisme. Le développement précoce de l’intelligence, le volume considérable de la tête, ont, à cet âge et dans ces circonstances, une signification particulière. Les portraits de Madame Louise témoignent du vice de sa constitution. En dépit de sa laideur, la tête est intelligente, l’œil vif, la mine éveillée. Nul vestige de bonhomie bourbonnienne. On devine un esprit sec et positif, étroit et borné, ambitieux et singulièrement retors. C’est une nature ingrate, mal venue, inquiète, qui, humiliée et froissée dans le milieu où se sont développées ses sœurs, se replie solitaire