Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/780

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à l’établissement de sa fille aînée. Il fallait être à Versailles pour profiter des événemens, faire ses affaires soi-même, voir les ministres tous les jours, se défier des défaillances du roi, et dicter à don Philippe ce qu’il devait dire ou écrire. Ces négociations, dont les documens existent aux archives des affaires étrangères, nous entraîneraient trop loin. Pour cette dernière période de la vie de Madame Infante, je veux dire pour ces deux années de séjour à la cour, où. elle mourut le 6 décembre 1759, on citera seulement quelques fragmens empruntés aux lettres inédites [1] qu’elle écrivit alors à don Philippe.

Ce qui dans ces lettres a trait à ses sœurs et au reste de sa famille a paru surtout digne d’intérêt pour ce travail. Voici comment l’infante raconte un accident arrivé à la princesse Sophie : « Fontainebleau, 19 septembre 1757… A propos, que diras-tu de l’adresse d’imagination de Sophie ? Elle commencerait à marcher d’hier, si elle n’avait pas peur. Lamartinière dit qu’il vaut mieux qu’elle ne marche pas, l’intérieur de la plaie n’étant pas encore fermé. Je ne sais si M. de Saint-Vital t’a bien expliqué cette histoire. Elle voulait, étant debout, souper un morceau de pain de chocolat, et mit le pied sur une chaise pour l’appuyer sur son genou ; le couteau glissa malheureusement, et coupa tous ses jupons et sa cuisse très près de la veine-cave. On dit qu’il aurait fallu lui couper la cuisse, si cette veine eût été atteinte ; cela fait frémir. La plaie est plus longue que le couteau n’était large, ce qui prouve la force de l’incision. Cependant, avec deux jours de diète pour tout remède, elle en a été quitte. » L’infante entre sur la santé de ses sœurs en des détails intimes où l’on ne peut toujours la suivre.

Elle venait en quelque sorte pour assister à la naissance de ce fils du dauphin dont la légèreté devait être un jour si funeste à Marie-Antoinette, et qui, roi des Français, s’appela Charles X. « Je suis arrivée un peu avant six heures chez Pepa (la dauphine Josèphe de Saxe) ; ses douleurs étaient très légères ; aux trois quarts, elle a été de son pied dans sa chambre ; à la quarante-cinquième minute, elle s’est couchée sans aide sur son lit de travail. A sept heures, le comte d’Artois était arrivé. Elle n’a crié qu’à la dernière douleur. Il est petit, mais bien fait pour vivre, et paraît fort, du moins à sa voix (9 octobre 1757). » On voit l’infante dans le petit appartement du château de Versailles où elle étouffe en été et se pâme en hiver. Les

  1. Ce recueil de lettres, presque toutes autographes, a été acquis récemment par la Bibliothèque nationale (fonds français, nouv. acq., n° 1979). Ni M. Éd. de Barthélémy, ni M. H. Bonhomme ne se sont servis de ces lettres lorsqu’ils ont écrit leur histoire de Mesdames. Depuis M. Éd. de Barthélémy a connu ce manuscrit et en a fait quelques extraits : nos citations sont souvent différentes ; dans les passages où nous nous rencontrons, j’ai tenu à rétablir l’intégrité du texte.