Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/789

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vous imaginerez aisément et que la pudeur d’une fille bien élevée empêche de dire, puis le jeta sur les oreilles de son cheval, lequel cheval, trouvant cette aigrette trop incommode, d’un coup de tête fit tomber le pauvre M. Guadouchon sur le ventre par terre en syncope. Cependant depuis il s’est marié et a eu, je ne sais comment, vingt-trois enfans : dix mâles, huit femelles et cinq…, etc. C’étaient mes cousins germains. Ayant fort mécontenté leur père par leur mauvaise conduite, il les a déshérités et a fait un testament en ma faveur, par lequel il m’a laissé tout son bien montant à 300,000 livres de rente. Tous ces enfans m’ont fait un procès pour avoir leur bien, mais ils ont perdu à force de peines et de soins de la part de M. de Kalikco, mon beau-frère. Ce sont les cinq petits derniers qui étaient les plus aigres, autant que je puis m’en ressouvenir. Ils s’appelaient des noms de terre : Herma, Herfroy, Herdi, Herte et le cinquième Hermaherfroyherdiherte.

« Mais voilà assez vous parler de mes affaires ; je pourrais à la longue vous ennuyer. Il ne me reste plus qu’à vous prier de vouloir bien recevoir mes excuses et m’accorder le pardon que je mérite par d’aussi bonnes raisons.

« Adieu, mon cœur. Ma paresse ne m’empêche pas de vous, aimer de tout mon cœur. En vérité, si vous ne le croyez pas, vous ne me rendez pas de justice. Je vous embrasse de tout mon cœur. MARIE-ADELAÏDE. »


On connaît le goût des vieilles filles pour les expressions d’une certaine crudité qui brûlent les lèvres, font rougir ; elles leur trouvent une saveur et comme un avant-goût du fruit défendu. Bien que ce franc-parler fût moins choquant alors qu’aujourd’hui, surtout chez des princesses, le comte de Mercy-Argenteau ne laisse pas d’en écrire à Marie-Thérèse : « Mesdames se permettent souvent des propos pour le moins indiscrets, quelquefois même trop gais. » La jeune dauphine, Marie-Antoinette, alors à la cour de France, s’y livrait, les répétait : on voit d’ici la naïve impudeur de cette petite Autrichienne, d’ailleurs si chaste.

C’est à cette époque, en 1770, que Madame Louise entra au monastère des carmélites de Saint-Denis. Un matin d’avril, elle monta en carrosse avec une dame d’honneur et un écuyer, et dit : A Saint-Denis. Elle portait une robe de soie unie sous un grand mantelet noir, et était coiffée d’un bonnet haut orné d’une fontange rose. A Saint-Denis, elle dit : Aux Carmélites. La grille du cloître s’ouvrit ; la princesse disparut. Bientôt elle manda au tour la princesse de Ghistel et M. d’Haranguier de Quincerot pour leur montrer le consentement et l’ordre du roi. Cette aventure avait été conduite avec tant d’habileté et de mystère que personne ni à la cour ni à la ville n’en avait rien su. Le roi, l’archevêque de Paris, le confesseur de Madame Louise et le supérieur des carmélites de Saint-Denis