Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/798

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la domination de ses tantes finirait. Quand elles reparurent « très maltraitées de la petite vérole et encore fort rouges, » la fille de Marie-Thérèse les accueillit avec une grâce un peu sèche, leur laissa voir que le temps de leur règne était passé : c’est du moins ce que Mercy-Argenteau mande à l’impératrice (2 juillet 1774). Quelques jours plus tard, il note que Mesdames « se tiennent dans un état de tranquillité qui ne leur est pas trop naturel ; » il constate qu’Adélaïde perd son empire sur le roi ; il dément, mais il rapporte le bruit alors très répandu de la retraite des princesses en Lorraine. Madame Adélaïde devait avoir le titre de gouvernante de cette province. « Un beau présent à lui faire, écrit l’abbé Baudeau en juillet 1774, serait de lui donner par-dessus le marché la carmélite, afin que nous restions tranquilles. » Le comte de Mercy semble avoir été trompé par les apparences : rien n’était moins sûr que cette « tranquillité » des tantes. C’est à cette époque, entre autres griefs, qu’au mépris de toutes ces traditions de l’étiquette qui étaient une seconde religion pour Adélaïde avait lieu l’innovation des soupers où les hommes étaient admis à la table de la reine : comment Mesdames seraient-elles demeurées impassibles ? Louis XVI avait très longtemps hésité ; il voulait en écrire à Madame Victoire, c’est-à-dire à Madame Adélaïde ; on prévint l’arrivée des tantes, et on les invita pour le troisième souper de ce genre qui eut lieu le 2 novembre. Elles se vengèrent comme femmes se vengent.

C’était un plaisir pour la reine d’aller en cabriolet au Petit-Trianon (qu’elle avait baptisé le Nouveau-Vienne) et de conduire elle-même : on dit au roi que ces courses faisaient scandale ; il ne le cacha pas à Marie-Antoinette, insinuant que les usages de France n’étaient pas ceux de la cour de Vienne. La reine sentit que « les vieilles tantes » lui avaient encore joué ce tour-là ; elle pleura, de colère sans doute. Ses conversations, ses jeux, ses promenades, sa toilette, ses gestes, ses paroles, tout était épié, dénoncé à Mesdames et à Maupeou : à Bellevue comme à Brunoy, au Palais-Royal comme à Versailles même, on lisait de petits vers sur l’Autrichienne, on fredonnait des couplets satiriques, on se passait d’odieuses caricatures, d’ignobles libelles. Mercy pouvait-il ignorer alors qu’on tirait « à boulets rouges » sur la fille de sa souveraine ? Ne savait-il pas qu’avant d’être galamment tournées par les beaux esprits, tels que le comte de Provence, le marquis de Louvois ou M. de Champcenetz, les satires contre la reine avaient été élaborées dans les pieux conciliabules du chancelier et de Mesdames ? Quoique sans portefeuille, Adélaïde était toujours une espèce de ministre : elle faisait maintenir aux affaires ses créatures, Maupeou et Terray, elle présidait les comités qui se tenaient chez la carmélite de Saint-Denis