Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/797

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portât ses doléances au pied du trône ; mais celle-ci se dérobait toujours. La tante insistait-elle, montrait-elle de l’humeur au point de s’oublier, l’archiduchesse lui répondait avec un grand sang-froid, d’un ton ferme et sec.

Telle était la situation assez effacée de Mesdames à la cour de France, lorsque la mort de leur père et l’avènement de leur neveu, le roi Louis XVI, leur rendirent pour un moment tout l’éclat de leur ancienne faveur. On sait le touchant dévoûment des princesses, — vrai miracle d’amour ! — qui toutes trois s’enfermèrent avec leur père dès que la petite vérole fut déclarée : le doux ressouvenir des belles années de leur jeunesse, l’inaltérable fidélité d’une affection unique, se réveillèrent dans l’âme de ces pauvres délaissées, qui se remirent à aimer comme on n’aime plus, comme on ne doit peut-être pas aimer. Seules pendant les nuits dans cette chambre empestée, pressées sous les rideaux du lit royal où gisait ce corps tout couvert de pustules, suffoquées par l’air chaud et mal odorant, atteintes déjà du mal terrible, elles songeaient sans doute, ces tristes filles de France, à ceux qu’elles avaient aimés et qui les avaient quittées pour toujours, à leurs sœurs Henriette et Elisabeth, à leur frère, à leur mère. Nul doute qu’alors elles ne fussent résignées à ne sortir de cette chambre où elles veillaient que pour aller avec leur père dans les caveaux de Saint-Denis. Oh ! ces affections exclusives, silencieuses et tenaces, ces amours infinies, doucement implacables, plus fortes que la mort même, qui les scrutera sans tremblement ?

Il ne fallait pas moins que ce spectacle tragique pour arracher les princesses à leurs mesquines intrigues de tous les jours. Quelques mois auparavant, le chancelier et l’archevêque de Paris, de concert avec Madame Louise, avaient formé le projet de transférer à Versailles le couvent des carmélites de Saint-Denis pour s’emparer de la direction spirituelle du roi à la moindre velléité de repentance ; il paraît même que la carmélite, poussée par le duc d’Aiguillon, devait demander au pape de dissoudre le mariage de la Du Barry : Louis XV aurait fait de cette fille une Maintenon. Enfin, si l’abbé Maudoux confessa le roi, c’est que la religieuse de Saint-Denis ne put parvenir à l’éloigner. Encore malades de la petite vérole, Mesdames allèrent à Choisy avec la cour. Adélaïde, surexcitée par la fièvre, parle en souveraine, nomme les ministres, l’emporte sur la reine, confond le parti de Choiseul et fait rappeler Maurepas, saint homme dont le Recueil de petits vers est plus célèbre que la ferveur religieuse, mais qui pourtant communiait très régulièrement chez les carmélites de Saint-Denis.

Cependant Marie-Antoinette avait juré qu’elle serait reine et que