Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/802

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de Saint-Augustin ayant adressé à son royal neveu une véhémente épître de huit pages contre les protestans, Louis XVI avait fait à sa tante une réponse « très dure ; » c’est la douleur qu’elle en avait ressentie qui l’aurait tuée. Toutefois ses dernières paroles, rapportées par le roi lui-même, auraient moins été d’une sainte que d’une écuyère ; dans les rêves délirans de l’agonie, elle se revit sans doute avec ses sœurs au milieu des chevaux, des piqueurs et des chiens, chassant le cerf dans la forêt de Fontainebleau, et elle s’écria : « Au paradis, vite, vite, au grand galop ! » Telle était la version du XVIIIe siècle.

Aujourd’hui on n’hésite plus, on affirme tout net que Madame Louise a été empoisonnée par les ennemis de la religion [1]. Elle sortait du parloir lorsqu’on lui remit un paquet portant ces mots : « saintes reliques. » Elle déchira une première enveloppe et lut sur une autre : « reliques du père éternel : » Elle rompit le sceau et aperçut un gros paquet de cheveux couverts de poudre. Aussitôt elle se sentit fort mal d’avoir respiré cette poudre, et jeta les « reliques » au feu. Tout critique non prévenu ne verrait sans doute dans cet événement qu’une plaisanterie de mauvais goût : les carmélites y ont découvert un empoisonnement, et voilà comment Madame Louise de France, en religion sœur Thérèse de Saint-Augustin, mourut martyre de la foi. Inutile d’ajouter que les guérisons de maladies incurables et autres grâces surnaturelles dues à sa médiation ont été et sont plus que jamais nombreuses dans les monastères de l’ordre du Carmel. Quelle martyre ne fait des miracles ?

Adélaïde et Victoire restaient seules des filles de Louis XV. Éloignées de la nouvelle cour, sans pouvoir sur l’esprit timide et irrésolu du roi, pénétrées jusqu’au fond de l’âme par le regard froid et acéré de Marie-Antoinette, elles se consolaient de leur disgrâce en menant une grande existence à l’Hermitage, à Choisy, à Bellevue. La foule considérable de prélats, de dames, d’écuyers, de femmes de chambre, de valets, d’huissiers, d’officiers de toute sorte attachés à leurs maisons, formaient une autre cour de France où duchesses, marquises et comtesses possédaient les plus nombreux, les plus authentiques quartiers de noblesse. Adélaïde avait vu lui échapper l’éducation des enfans de France ; elle n’avait même pu réussir à faire donner un régiment de cavalerie à ce comte Louis de Narbonne qui passait pour son fils ; elle assistait avec stupeur à la fin d’un monde, ne sortait de ses noires rêveries que pour remplir Versailles des éclats prophétiques de sa colère. On la laissait errer et vaticiner dans le palais de ses pères, où elle était devenue comme une étrangère. Elle eut en 1787 plusieurs longues conférences avec

  1. Vie de la révérende mère Thérèse de Saint-Augustin, t. II, p. 303 et suiv.