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ou cryptes de quelques couvens russes ne sont point, comme celles de l’Occident, les tombes des morts ; c’était la demeure d’anciens anachorètes retirés dans des grottes souterraines à l’exemple des pères du désert. Le goût de la vie d’ermite n’est pas encore éteint dans le peuple ; si l’état n’en autorise plus la fondation, les sectaires dissidens s’érigent parfois encore des ermitages dans des contrées écartées.

Avec de telles tendances, une seule règle monastique suffisait, comme en Occident a longtemps suffi le seul ordre de Saint-Benoît. En Russie, ainsi que dans tout l’Orient, règne la règle de saint Basile, dont les dispositions moins précises, moins systématiques, ne se peuvent comparer aux statuts ou aux constitutions savamment coordonnées de la plupart des ordres ou des congrégations catholiques. Cette règle, qui ne fait guère que poser les bases de la vie monastique sans l’enserrer dans d’étroites observances, a reçu vers le IXe siècle de la main de Théodore Studlite des modifications ou complémens admis en un certain nombre de couvens russes. Pour la vie religieuse comme pour la foi, la Russie n’a rien ajouté à ce que lui apportèrent les Grecs : elle n’eut aucun ordre qui lui fût propre. Comme chez nos bénédictins, les monastères russes ont quelquefois été des colonies et par suite des dépendances les uns des autres, mais de ce groupement aujourd’hui disparu n’est sortie aucune puissante congrégation. La vie monastique a ainsi manqué à la fois de variété et de concentration, de diversité et d’unité. Par là les moines n’ont pu donner à la société et à la civilisation ni les mêmes secours ni les mêmes embarras qu’en Occident.

Pour avoir été moins variée, l’influence des monastères en Russie n’a pas été moins profonde. Les couvens ont eu dans la formation de la nation et de la culture russe un rôle analogue à celui des moines de Saint-Colomban ou de Saint-Benoît dans l’Europe catholique. De même qu’en Gaule et en Germanie, les moines ont été les pionniers de la civilisation ainsi que du christianisme : convertissant les tribus barbares et défrichant les landes ou les forêts, ils ont sur leurs pas attiré la population et la nationalité russe au fond des solitudes du nord et de Pest. Là aussi les couvens ont été l’asile des lettres et des connaissances apportées de Byzance par les moines grecs. Peu de nos abbayes se pourraient à cet égard comparer à Petcherski de Kief, où écrivaient Nestor et les premiers annalistes. S’il est un pays qui ait été fait par les moines, c’est la Russie. Les couvens y ont un caractère plus national que partout ailleurs. Dans la vie monastique comme en toute chose, la religion s’est davantage identifiée avec le peuple. Pendant les luttes contre les Tatars, contre les Lithuaniens et les Polonais, les monastères ont été le principal rempart de la nationalité dont, par la diffusion du christianisme, ils