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il y a une loi disciplinaire, et, quels qu’en soient les inconvéniens pratiques, l’état et le pays s’y soumettent. On voit par cet exemple qu’avec leur apparente suprématie l’état et l’autocratie sont, en matière religieuse, maintenus en de certaines bornes, et que, même en dehors des croyances, ils ne se permettent point de modifier tout ce qui les gêne. La coutume de n’admettre à l’épiscopat que des célibataires n’est pas un dogme, ce n’est qu’une tradition disciplinaire. Ceux qui la défendent s’appuient, il est vrai, sur un texte de l’Écriture, mais ce texte semble en contradiction avec la loi en faveur de laquelle on l’invoque et ne se réconcilie avec elle que par une subtile interprétation [1]. S’il n’y avait d’autre barrière entre le clergé blanc et le siège épiscopal, on l’aurait bientôt franchie ; il y a les canons, la tradition, la pratique générale des églises orthodoxes, et jusqu’ici on les a respectés. Cette règle aboutit assurément à des conséquences bizarres ; en forçant à prendre les dignitaires ecclésiastiques parmi les moines, elle a donné à l’état monastique une direction tout à fait opposée à l’esprit de son institution. Au lieu d’une vie de renoncement et d’humilité, elle en a fait une carrière d’ambition : le vœu de pauvreté est devenu la porte de la fortune. Tandis que les premiers moines refusaient tous les honneurs, souvent jusqu’au sacerdoce, l’élite des moines gréco-russes est en possession de tous les avantages matériels de l’état ecclésiastique. Pour résister aux attaques de certaines classes de la société russe, il faut au clergé noir, avec l’appui de la tradition, la vénération et l’appui des classes populaires. Les reproches dont ils sont l’objet n’empêchent pas les moines d’être encore un rouage important dans l’église : ils lui servent de frein sur la pente où l’esprit public pourrait l’entraîner. C’est le clergé noir qui, depuis l’introduction de la foi chrétienne à Kief, a personnifié en Russie la tradition orthodoxe ; c’est lui qui, vis-à-vis des autres églises orientales, représente le mieux le côté œcuménique, catholique de l’orthodoxie. Abandonnée au clergé blanc, sans doute plus exclusivement national, plus accessible aux influences du siècle et du pays, l’église russe serait plus ouverte aux innovations, plus exposée au relâchement de l’unité de la foi.

La discipline de l’église maintient au clergé noir le monopole de l’épiscopat. Pour les autres dignités ecclésiastiques, rien n’empêchait d’en ouvrir l’accès au clergé blanc : aussi a-t-il récemment pénétré dans la plupart des fonctions jadis détenues par les moines. Sa plus importante conquête a été le haut enseignement

  1. « Il convient que l’évêque soit irréprochable et qu’il n’ait été marié qu’une fois. » (Ire épître à Timothée, III, 12.) L’épître à Tite (II, 6) dit la même chose du prêtre à peu près en mêmes termes. Selon les interprètes, la première épouse de l’évêque étant l’église, il n’en peut avoir d’autre.