Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/844

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de la grandeur du sujet qui l’attire. Les tentatives pour faire jaillir la lumière sur la création à l’aide de la science auront pour dernier résultat de mieux assurer la reconnaissance des vérités. Après avoir séduit ou égaré la foule, les interprétations audacieuses, les fantaisies de l’imagination perdront tout charme en présence des faits bien appréciés. Les engouemens irréfléchis passent avec l’étude profonde, les erreurs disparaissent.

Des idées sur l’origine des espèces déjà un peu anciennes et longtemps assez dédaignées, tout à coup rajeunies par une exposition habile et les apparences d’une science solide, ont provoqué des enthousiasmes. M. Darwin a occupé l’opinion ; il est devenu presque populaire. Les investigateurs en général ont montré peu de goût pour des hypothèses fondées sur des notions vagues, incomplètes ou inexactes et souvent contredites par les faits ; au contraire des gens qui ne songent guère la plupart à s’appliquer à des études longues et pénibles se sont passionnés pour une doctrine. La variabilité au sein de la nature, la variabilité dans l’état de domesticité, la lutte pour l’existence, la sélection naturelle, puis la sélection sexuelle, ont ravi les âmes simples. Les transformations indéfinies, l’évolution incessante, les perfectionnemens continus, ont donné des émotions comme autrefois la croyance que le vil métal pouvait se changer en or pur. A considérer la foi naïve de beaucoup de lecteurs de l’ouvrage sur l’Origine des espèces [1], surtout il y a quelques années, un homme arrivant d’un long voyage se serait persuadé que M. Darwin avait ouvert une fenêtre d’où l’on voit clairement les formes végétales et animales toujours se diversifiant et toujours se perfectionnant depuis la première apparition de la vie jusqu’à l’époque actuelle. Le livre a eu des apologistes, et les détracteurs n’ont pas manqué ? mais, chose étrange, de part et d’autre on s’en est tenu à des généralités ; pour le grand nombre, c’était une affaire de sentiment. Dans une circonstance, la valeur et la portée des assertions du naturaliste anglais ont été discutées en France sans autre préoccupation que la vérité scientifique ; la discussion eut lieu dans une enceinte close. Louis Agassiz, l’observateur plein de sagacité, le penseur profond, le savant illustre, se proposait de ramener l’attention publique sur les faits qui éloignent absolument l’idée d’une évolution perpétuelle ; il est mort, ayant dicté à peine quelques pages. Heureusement on ne perd jamais l’occasion d’appeler tous les yeux à voir la réalité, — et fort simplement nous allons examiner ce que l’observation et l’expérience des siècles et ce que la science moderne nous apprennent au sujet de la vie des êtres en remontant le plus loin possible dans le passé.

  1. Darwin, The Origin of species (trad. en français par M. Moulinié).