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I

A toutes les époques et dans tous les pays, les hommes accordant au moins par nécessité une attention superficielle aux plantes et aux animaux ont eu l’idée des distinctions d’espèces. Le sauvage des îles de la mer du Sud, cueillant les fruits du cocotier, ne doute pas de la nature propre de l’arbre. Le vieux Celte, errant sous les fourrés des sombres forêts, n’imaginait certainement pas que les chênes et les hêtres fassent d’une essence commune. A la vue d’une plante ou d’un animal dont les individus se font remarquer en plus ou moins grande abondance, chacun par instinct se persuade qu’à toutes les générations l’espèce demeure à peu près pareille. L’investigation scientifique a commencé sous l’empire de ce sentiment ; d’une manière très générale, elle a été poursuivie sans faire changer la croyance primitive. N’ayant nul souci des origines, les observateurs occupés de l’inventaire de la nature constatent les différences entre les êtres ; ils déterminent, ils décrivent les espèces. Le travail est en voie d’exécution depuis deux siècles ; personne n’en prévoit l’achèvement prochain.

Chaque région du monde qu’on explore fournit en quantité des végétaux et des animaux qui n’existent pas ailleurs. Dans les pays où les récoltes des naturalistes ont été incessantes, les êtres de petite taille ou de peu d’attrait longtemps négligés, venant à être recueillis par des amateurs de sujets nouveaux, s’offrent encore en nombre prodigieux. Botanistes et zoologistes d’un certain ordre se réjouissent de voir tant de richesses ; avec une patience inaltérable, ils continuent à distinguer et à décrire les types. D’un autre côté, en présence de myriades de plantes et d’animaux qui, parfois dans les mêmes genres, témoignent d’une singulière parenté, des savans ou des philosophes s’étonnent. Entraînés soit par une forte répugnance à s’inquiéter de minutieux détails, soit par des vues plus ou moins scientifiques, ils se refusent à croire qu’une telle diversité soit originelle. Paraissant compatir à la peine que se serait donnée le créateur, ils n’hésitent pas à se prononcer pour la simplicité au point de départ. Les espèces du même genre ou de la même famille, laborieusement étudiées par les classificateurs, descendraient d’une souche unique : un organisme sans doute très imparfait, — on ne s’est jamais nettement expliqué à l’égard de ces organismes imaginaires. Si l’hypothèse était fondée, il n’y aurait pas d’espèces dans le sens qu’on attache à ce mot. Façonnés et modifiés de mille manières selon les circonstances, les êtres changeraient de forme, de couleurs et d’aptitudes comme les peuples changent de costume. Les partisans de l’idée des transformations indéfinies citent