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ce qui arriverait ? — Devant l’expression d’une ignorance absolue, il reprit avec un sourire qui trahissait la conscience de sa supériorité : — La porte ouverte, ils retourneront tout de suite à l’état de nature ; au bout de quelques semaines, les jolis petits becs seront aussi longs et aussi durs que ceux des oiseaux ordinaires. » Mille fois répétée à l’égard des animaux domestiques, l’expérience est concluante. On ne parvient du reste à saisir les traits caractéristiques des races de pigeons que par l’élimination d’une foule d’individus ; l’auteur du livre sur l’Origine des espèces le prouve en signalant des passages insensibles entre les formes qu’il a décrites. Ailleurs il démontrera encore, à son insu, que la race domestique ne saurait subsister sans les soins de l’homme ; il n’ignore pas que les culbutans, petit bec périssent dans l’œuf faute de pouvoir briser la coquille ; l’amateur doit épier le moment de l’éclosion afin de délivrer les nouveau-nés. Abandonnant toujours la réalité pour le rêve, le philosophe anglais voit en imagination de jeunes poussins triomphant de la difficulté, et avec lenteur le petit bec devenir apte à remplir son office [1].

Nous l’avons dit, dans l’étude comparative des pigeons de volière, M. Darwin a été plus loin que ses devanciers, il s’est occupé de la charpente osseuse ; un curieux travail a été produit, une singulière faiblesse de connaissance en ostéologie a été dénoncée. On nous montre des crânes et des becs déformés, des membres atrophiés, des vertèbres et des côtes hypertrophiées, et sérieusement on nous affirme n’avoir pas aperçu de différences aussi manifestes entre les squelettes de plusieurs espèces de pigeons sauvages qu’entre ceux des races domestiques. Comme à la fois les pattes restent petites et le bec faible chez les pauvres oiseaux condamnés à l’immobilité et à la privation des bonnes graines dont ils sont friands, on paraît s’enorgueillir de la découverte d’un remarquable phénomène : la corrélation de croissance. Jamais la science n’avait été aussi cruellement malmenée. En aucun cas des altérations de l’organisme, rendues plus ou moins héréditaires, les atrophies des membres ou d’autres parties du corps provenant du défaut d’exercice, ne sont comparables aux particularités qui distinguent les unes des autres les espèces, du même genre ou de la même famille. Les os polis, ayant presque l’aspect de l’ivoire chez les bêtes sauvages, demeurent poreux et de laide apparence chez les animaux nés et nourris dans la captivité. Maintes fois le développement est arrêté avant le terme ordinaire ; les déformations et même les maladies des os sont fréquentes, surtout parmi les pigeons tant choyés des amateurs. Les

  1. C. R. Bree, An Exposition of fallacies in the hypothesis of M. Darwin, p. 91. London 1872.