Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/951

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trompettes du jugement. — Cette phrase, qui semble projeter sa vibration du fond des abîmes de l’espace, vous arrive mystérieuse, étrange, irrésolue ; les anges, des quatre coins de l’horizon, s’appellent, se répondent, les trompettes s’avancent, recrutant les cors et les trombones ; cette vision a quelque chose d’effroyable, ces sonneries sortent de l’Apocalypse ; pourquoi faut-il que le maître me gâte cet effet en ramenant quelques mesures plus loin une fanfare dont le réalisme trop militaire détonne en un pareil moment ? Du reste, on ne peut qu’admirer la singulière habileté avec laquelle les cuivres sont maniés, à deux reprises ils occupent l’intérêt dans cette magnifique symphonie colorée comme un Delacroix. Employés d’abord, ainsi que nous venons de le dire, vous les retrouverez dans le Libera lugubres, sourds, voilés, et servant de pédale aux ravissantes harmonies d’une plainte dont le Lacrymosa, de Mozart et l’andante de la sonate Clair de lune nous offriraient seuls l’équivalent. Et c’est devant de tels sanglots qu’on ose venir contester l’émotion d’un maître ! Comment donc s’y prenait ce philosophe de l’antiquité pour prouver le mouvement ? Il marchait. Voilà un musicien qui, pour nous prouver qu’il est ému, n’a rien trouvé de mieux que de pleurer ; je plains ceux qu’une semblable émotion n’entraîne pas, et qui, au lieu des s’agenouiller devant cet offertoire et cet Agnus Dei adorable, continuent à ricaner en vous citant un passage où Verdi se sera souvenu un peu trop du théâtre.

On vous dit : Cette religion, cette compassion, ces larmes-là, sont humaines. Eh bien ! après ? Est-ce l’humanité, oui ou non, qui est en cause ? Relisez donc une bonne fois les psaumes, allez au fond de cette prose gémissante et menaçante, et vous verrez qu’il n’y est question que de nos angoisses et de nos épouvantemens. Le sublime religieux en pareil cas n’est et ne saurait être jamais que le sublime humain : Rex tremendæ majestatis ! Aux pieds de ce juge implacable des Écritures, l’humanité terrifiée implore, supplie ; cet hymne d’invocation à sa miséricorde, ce cri de suprême pitié, d’où sortira-t-il, sinon du plus profond de nos entrailles ? Et, puisqu’il s’agissait de résumer le sujet dans une œuvre épique, quel artiste l’idée religieuse ainsi comprise pouvait-elle trouver parmi les vivans, quel interprète plus convaincu que ce grand musicien qui en même temps est un homme ?

Parlons maintenant des chanteurs ; il sont quatre : un ténor de vigoureuse complexion, M. Capponi, assez mal en train du reste et dont l’émission est gutturale, une basse robuste, M. Maini, un mezzo-soprano, la Waldmann, et, planant sur le groupe d’un vol superbe, Teresa Stolz, le soprano. Enfin nous avons entendu de vraies voix, des voix qui sont des voix, et non plus des glapissemens, des bêlemens et des enrouemens perpétuels. Cette Maria Waldmann, quel mezzo-soprano ! ductile, onctueux, caressant avec ses cordes pathétiques du médium et ses belles