Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/952

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notes graves qui vous magnétisent, — et la Teresa Stolz ! dès la première vibration, le charme était produit : un timbre, une solidité, que rien n’effraie ; vous l’écoutez monter, se perdre au suraigu, et vous restez tranquille à votre place, car vous savez d’avance que, si haut que le son aille se percher, elle l’y maintiendra vigoureusement en équilibre. De plus cette voix si passionnée, si chaude, d’un essor flamboyant, vous l’entendrez soupirer d’ineffable douleur dans le solo du Libera, et cette fois, après avoir admiré la splendeur de l’organe, vous applaudirez la grande artiste qui sait ainsi modérer, étouffer sa flamme. Nous a-t-on assez répété qu’il n’y avait plus de voix en Italie ! Comment se laisser berner davantage par ces méchans propos de l’incurie et de l’avarice ? Milan n’est pourtant point la Chine, et le public parisien aurait, ce semble, quelque intérêt à connaître un peu ce qui s’y passe ; mais les directeurs de nos grandes scènes préfèrent ne nous en rien dire, et nous conserver dans un état d’obscurantisme dont s’accommode au mieux leur régime d’administration. Il a fallu cette circonstance extraordinaire d’une messe de Verdi pour nous faire assister l’été, en plein midi, à l’apparition de ces deux étoiles ; aujourd’hui que le public vient d’être enfin, et comme par hasard, mis au fait, aujourd’hui qu’il a entendu, applaudi, et qu’on craint qu’il ne se fâche, on lui dit : « Cette Waldmann, cette Stolz, nous avons voulu vous les donner cet hiver, mais d’autres engagemens qui les liaient d’avance ont rendu nos efforts inutiles. » Comme si le public en était encore à se payer de semblables raisons, comme si nous ne savions pas que ce que veut un directeur prodigue et déterminé, une cantatrice le veut toujours. D’ailleurs il n’y avait pas que la Stolz et la Waldmann, il y avait aussi la Fricci ; sans doute aussi que celle-là des engagemens antérieurs l’attachaient au rivage, car son nom n’a pas même été prononcé. Que le public se tienne donc pour averti, et rendons à Verdi le double hommage de reconnaissance que nous lui devons et pour avoir écrit un chef-d’œuvre, et pour nous avoir appris que les belles voix sont encore de ce monde.

Le Théâtre-Italien aura décidément fait cette année une campagne ridicule, et la plaisanterie aurait pu tourner au désastre, si l’Opéra, qui cherchait où se loger, ne fût venu en aide à l’entreprise, et n’eût apporté, comme on dit, de l’eau au moulin. Qui jamais se serait imaginé qu’un homme, réputé fort habile et passé maître dans l’art de jongler avec toutes îles étoiles du firmament, n’arrivait là que pour restaurer le vieux programme de l’administration Bagier ? Toujours la déception du fameux dîner de Boileau ; la Patti nous a manqué et la Nilsson aussi, mais en revanche nous avons eu, s’il vous plaît, Mlle de Bellocca, la Bellocca ! En l’honneur de cette illustration de commande, toutes les voix de la renommée ont donné d’un accord des plus vigoureux ; puis ce bel enthousiasme, que rien ne justifiait, a peu à peu diminué, et finalement tout ce bruit s’en est allé comme il était venu. Singulière histoire que