Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 5.djvu/482

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Dickson de la Dame blanche. Avec M. Lhérie du moins, cet ennui-là ne se produit plus, et vous pouvez suivre le beau trio qui termine le premier acte sans craindre d’involontaires réminiscences évoquées par l’analogie des situations. Somme toute, nous n’oserions affirmer que cette interprétation du Pardon de Ploërmel soit très brillante ; telle qu’elle est cependant, on peut s’en contenter, car elle rend l’œuvre du maître : effort puissant d’un génie chercheur et tourmenté, qui, même alors qu’il ne réussit pas complètement, vous remue et vous intéresse. Un grand peintre, beaucoup trop oublié de nos jours, Léopold Robert, essaya aussi d’élever le genre à la hauteur du tableau d’histoire. Les deux opéras comiques de Meyerbeer ont cette tendance, et vous retrouvez dans l’Étoile du Nord et le Pardon de Ploërmel la trace de ce besoin inquiet d’un mieux esthétique qui, en d’autres temps et dans un autre art, posséda l’auteur des Moissonneurs et du Départ pour la pêche.

Que dire maintenant de cette reprise de Robert le Diable qu’on vient de faire à l’Opéra! L’œuvre est entièrement méconnaissable, vous croiriez assister à la parodie; pas un mouvement n’est respecté, chacun tire à soi, prend ses aises; l’un chante au-dessous du ton, l’autre au-dessus; l’orchestre oublie la mesure, le chœur néglige ses entrées, les plus fantasques intonations se croisent dans l’air. Le public, qui pourrait se fâcher, se contente de rire, tant lui paraît divertissant ce feu d’artifice roulant de fausses notes, de surcharges et d’ornementations invraisemblables. M. Sylva succombe sous le poids d’un rôle qui l’écrase; sa voix, toute de médium, se refuse à monter à l’assaut des notes élevées qui couronnent la plupart des morceaux, et vous le voyez se traîner d’un pas lourd, emphatique; il change tous les traits, multiplie outrageusement les variantes, ralentit, défigure cette musique pour la mettre à son point, chantant sans cesse avec la pleine émission de l’organe. Encore doit-on lui rendre cette justice de reconnaître qu’il est à son affaire, tandis que les autres ne tiennent même pas la scène; Mlle Belval par exemple ne nous montre qu’indifférence et froideur; on sent que les soucis de la princesse Isabelle ne sauraient troubler un seul instant l’inaltérable paix de son âme. Au quatrième acte, dans le duo tragique avec Robert, elle consent à donner la réplique au ténor, mais ses regards distraits vous avertissent que sa pensée est ailleurs; puis, lorsque vient l’air de Grâce, elle s’agenouille avec précaution, pose la voix, renfle et diminue le son, arrondit sa phrase, tout cela proprement, décemment, et sans l’ombre d’émotion ni de conviction. M. Vergnet, qui débutait dans Raimbault, est une réputation du Conservatoire. Au théâtre, il en faudra rabattre; la voix a de la solidité, du velouté, le médium est excellent, mais les notes élevées sortent mal, de là un effort continuel, comme si le volume était la seule qualité à mettre en relief. Il est à regretter que M. Vergnet soit réduit à chanter les rôles de demi-caractère, car ses moyens