Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/182

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mœurs américaines offrent avec les nôtres le contraste le plus saisissant : un Américain vit de crédit ; dès qu’il a un mouton, il cherche à en dédoubler la valeur par un emprunt ; il escompte même l’espérance d’un mouton, et trouve des capitalistes confians qui lui prêtent sur sa bonne mine. Ainsi tous les biens qu’il acquiert comptent double, tous ceux qu’il espère devancent la réalité, à la condition de ne point suspendre un seul instant le mouvement producteur : s’il s’arrête, les espérances s’évanouissent en fumée, les valeurs empruntées s’avilissent, comme l’or se change en feuilles mortes dans la main du rêveur qui s’éveille. Voilà un peuple tout entier tourné vers l’avenir ; il pousse à l’extrême l’ardeur et la confiance, mais du moins il comprend qu’un capital, une marchandise, une idée, ne doivent jamais rester oisifs un seul instant, tant qu’il y a des banquiers dans le monde. Chez nous au contraire, que de temps et de capital perdu ! Que de minces opérations prolongées de mois en mois et qui aboutissent à un dénoûment vulgaire sans avoir profité de la vitesse acquise ! Les Anglais, avec un système de crédit mieux équilibré que celui des Américains, sont cependant beaucoup plus hardis que nous : chez eux, toute opération de commerce extérieur a une double face ; le general-merchant achète pour importer avant même d’avoir écoulé son stock d’exportation. C’est qu’il trouve des banques toujours disposées à lui faire des avances sur la marchandise consignée. Il dispose ainsi de son crédit pour s’engager dans une spéculation tout à fait différente ; les deux phases de l’entreprise se liquident au retour par un double profit sans déplacement et sans perte de temps. Chez nous, rien de semblable. Le commissionnaire lui-même, malgré ses vastes relations, ne peut, à l’exemple des marchands anglais, ajourner le bénéfice de l’opération en l’agrandissant. Il est prudent et ne s’aventure pas volontiers au-delà de ses ordres ; il ne rencontre à l’étranger qu’un petit nombre de banques françaises fondées par le Comptoir d’escompte ; enfin sa clientèle est récente, il craint de la perdre et dispose en faveur de ses commettans du crédit qu’il pourrait employer dans une opération de retour, en leur accordant des délais pour payer. Qu’en résulte-t-il ? Presque toujours le remboursement des exportations se fait en France par traites ou lettres de change, dont la plupart sont tirées sur la place de Londres ! Le crédit est donc tout à l’avantage des Anglais, puisqu’il faut user de leur intermédiaire pour se faire payer. Quand les Français se feront-ils directement rembourser en marchandises d’importation puisées dans le pays même où ils exportent ? Déjà Marseille, Bordeaux, Le Havre, Saint-Étienne, Paris, appliquent timidement cette méthode, et cumulent quelquefois la qualité d’acheteur avec celle de vendeur, non sans scrupule.