Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/181

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aptitudes industrielles sont-elles aussi bornées qu’on le dit ? Faut-il croire que les qualités de notre race déterminent d’avance le cercle de notre activité, ou bien ce tour d’esprit n’est-il pas la conséquence moins respectable de notre régime économique, de nos institutions séculaires ? Montesquieu disait déjà que le commerce de luxe est particulier aux états monarchiques : nous aurons donc aussi un commerce républicain. Sans appeler la politique à notre aide, voyons les faits. Dans toutes les branches d’industrie, et surtout dans les laines, ceux qui ont tenté d’exporter les objets de grosse fabrication réussissent, quoique Français. La métallurgie elle-même, malgré le désavantage du sol, cherche, et trouve des débouchés au dehors. Si la moyenne de nos profits se tire des articles de luxe, les moyennes ne sont pas des lois en industrie : on a tort de raisonner toujours comme s’il s’agissait de lois fatales, du rendement de la terre par exemple. Les faits industriels sont plus humains, plus libres ; ils relèvent plus directement de l’initiative : ce que l’un a pu faire, l’autre le fera. Enfin les spécialités françaises dans lesquelles nous serions parqués par la nature se transforment avec le régime économique ; à chaque instant, des fabrications fines s’effacent devant des objets de première nécessité ; les petits procédés, d’où naissent les petits succès, s’éventent bien vite, et cependant notre mouvement d’affaires ne cesse de croître.

Une objection beaucoup plus grave est fondée sur les dispositions morales de nos négocians. Tout ce qui reste d’originalité provinciale se manifeste aujourd’hui dans la seule carrière active qui n’ait point été centralisée soit par les lois, soit par les mœurs, c’est-à-dire dans les affaires : entre Marseille et Bordeaux, Nantes et Le Havre, Elbeuf et Roubaix, l’esprit et les dispositions diffèrent. Une partie de ces divergences résultent de la révolution économique, que les uns et les autres ont embrassée ou repoussée avec plus ou moins d’ardeur. Même dans le camp du libre échange, quelle différence entre le Marseillais, qui compte avant tout sur sa propre énergie, et le propriétaire vinicole, qui accepte la liberté parce qu’elle ne peut entamer son monopole naturel ! La confiance de ceux-ci, la timidité de ceux-là, sont évidemment le résultat des habitudes prises. Ici la sécurité, plus loin le haut patronage industriel, accompagné souvent d’un grand rôle politique, ont absorbé ou refroidi l’ambition du négociant et détourné son esprit des entreprises à longue portée. Celui-ci a vécu de son usine, celui-là de son commerce, comme les grands seigneurs vivent de leur terre, et les négocians les mieux faits pour la liberté ont gravité naturellement autour des premiers, dont ils étaient les pourvoyeurs.

Voici un autre résultat de nos traditions économiques : la prudence exagérée et la défiance à l’égard du crédit. Sur ce point, les