Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/194

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société. Rien de pareil chez les Anglo-Saxons. Le grand nombre reçoit une éducation où les mobiles d’énergie sont avant tout développés. Une morale simple, beaucoup de faits, quelques croyances solides, voilà le bagage scolaire que les jeunes Anglais reçoivent à l’entrée de la vie. Ils ne sentent pas de disproportion insurmontable entre ce qu’ils font et ce qu’ils rêvent ; ils appartiennent tout entiers au présent. S’ils ont de l’ambition aristocratique, elle peut être satisfaite par l’acquisition de la richesse ; on recherche la vie large, l’influence, le côté solide de l’aristocratie.

Nous venons de voir quel est notre idéal : descendons de cette hauteur vers les faits. Combien de nous retombent pesamment sur eux-mêmes ! L’oisiveté est encore chez nous une tradition aristocratique qui s’affaiblit de jour en jour. Ce sont les souvenirs de la noblesse qui fournissent des modèles au fils de famille oisif et élégant. Parmi les peuples vraiment laborieux, nous sommes encore celui où il est le mieux porté de ne rien faire. Bien des hommes intelligens sont ainsi détournés des grandes entreprises par la facilité de la jouissance, et de vastes capitaux restent inactifs entre leurs mains. Le type, il est vrai, a dégénéré ; ce n’est plus l’homme à grands sentimens de 1830, le mystérieux séducteur, l’épouvantail des ménages bourgeois ; c’est un avorton qui périra par le ridicule. De plus en plus, la nécessité du travail se fait sentir pour tous.

Un idéal de meilleur aloi pousse la bourgeoisie vers les occupations qu’elle estime les plus nobles. Ce n’est pas le désir de sortir de sa condition qui est particulier aux Français, ce sont les moyens qu’ils emploient. La distinction des professions dites libérales, l’une des plus attaquées et des moins comprises, est une idée toute française et très historique ; elle remonte au temps où le tiers-état ne disposait que de deux ou trois carrières pour acquérir l’influence et la considération. De même Tocqueville a démontré que le goût pour les fonctions publiques n’était pas né d’hier, et qu’il est un héritage de l’ancien régime. Il est en accord avec notre éducation, parce qu’il comporte une assez grande somme d’idées générales et flatte notre esprit spéculatif. Rien ne plaît mieux à un Français de race que de s’oublier dans la contemplation de quelque chose de plus grand que soi, en méprisant les soucis vulgaires de la vie. Cependant ces carrières, si recherchées de la bourgeoisie intelligente, sont encombrées ; elles n’accordent que tard les bienfaits qu’elles promettent ; elles deviennent souvent un prétexte, quelquefois même une cause d’oisiveté. Les ambitions très hautes, quand elles se multiplient, supposent beaucoup d’avortemens. C’est ainsi que les fonctions publiques, qui forment tant d’hommes distingués, servent aussi de manteau à l’inertie, et que beaucoup s’endorment à l’ombre du grand arbre.