Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/193

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poussé jusqu’aux mœurs. Elles ont traité de l’éducation en général, de notre préférence pour certaines carrières, du fonctionnarisme, que dis-je ? de la liberté de tester. M. Le Play a trouvé en elles des auxiliaires inattendus ; les unes ont présenté la liberté testamentaire, avec application du droit d’aînesse, comme une des principales causes qui contraignent les Anglais à chercher fortune hors de leur pays, et elles ont raison ; les autres y voient le mobile de l’émigration allemande, ou même l’origine de nos grands établissemens d’avant 1789, en quoi elles se trompent, car la faculté de tester est très limitée en Allemagne, et chez nous, avant la révolution, les restrictions, sauf pour les biens nobles, étaient plus sévères qu’à présent. Assurément, dès que les négocians sortent de leur domaine, leurs informations sont moins sûres, leurs attaques plus passionnées ; mais comme ces critiques de notre caractère contiennent une bonne part de vérité, et qu’elles sont dans toutes les bouches, il est nécessaire de les examiner posément, afin de vider une fois pour toutes cette vieille querelle.

D’abord les reproches s’adressent, non pas à toute la nation, mais à une classe de la nation, à la bourgeoisie aisée. S’expatrier, braver les dangers et affronter les climats, tout cela n’est pas incompatible avec la hardiesse et le courage de la race française ; mais la bourgeoisie, très soucieuse des intérêts matériels, a une façon particulière de les traiter qui tient à son éducation et à son histoire. Comment élève-t-on les jeunes gens qui, par situation, seraient aptes au grand commerce ? On leur donne les idées les plus vastes et les plus générales qu’il soit possible ; dans cette université où l’on vient pour ainsi dire chercher le droit de bourgeoisie, la forme de l’enseignement est démocratique, le fond est aussi aristocratique qu’avant la révolution. Ce sont les habitudes d’esprit, les goûts littéraires de l’ancienne aristocratie, avec l’esprit de logique des anciens légistes. Voilà l’idéal : exprimer de beaux sentimens dans un beau langage, ou bien raisonner a priori. Il ne s’agit pas de savoir si le système est bon ou mauvais ; mais encore est-il que la bourgeoisie française, qui, en politique, a fait, table rase du passé, vit par l’esprit dans le passé, avec le désir insatiable de s’égaler au type qu’elle a conçu. Il en résulte que les hommes de valeur, chez nous, sont très supérieurs à leur condition, et que les hommes médiocres s’y croient supérieurs. Chacun, ramené violemment vers les préoccupations de la vie, garde toujours un coin de soi-même plein de regrets, d’amertume et d’espérances trompées. Quels sont les caractères que nos romanciers, nos écrivains tracent de préférence ? Des âmes où le développement intérieur est poussé à ses dernières limites ; tantôt elles se renferment dans une fierté solitaire et le mépris du monde, tantôt elles sont en révolte ouverte contre la