Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/224

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envahissemens du rationalisme, on voit grossir chaque jour ce parti de la broad church qui, aux théories rivales de la justification, soit par la foi, soit par les pratiques, prétend substituer la doctrine plus élevée du salut par la sincérité des croyances et par la valeur des œuvres. Mais c’est surtout chez les sectes dissidentes comme les méthodistes, les presbytériens, les indépendans, qu’on peut observer l’affaiblissement des anciens dogmes, là même où l’on a conservé la liturgie primitive. Ainsi que naguère dans l’église réformée de France, ce sont en général les ministres eux-mêmes, qui, gagnés par l’esprit du siècle, font graduellement l’éducation rationaliste de leur entourage. Chez quelques congrégations, la transformation est complète ; chez d’autres, on peut en quelque sorte la prendre sur le fait. Ainsi l’on m’a cité une congrégation presbytérienne de Notting-Hill où chaque dimanche le ministre célèbre l’office du soir d’après le rituel presbytérien, et l’office du matin d’après la liturgie unitaire du révérend J. Martineau. « Nous ne faisons pas beaucoup de prosélytes, me disait d’autre part un unitaire que j’interrogeais sur la situation de son église ; mais, ce qui est plus important encore, nous voyons nos idées conquérir peu à peu les autres communions du pays. »

C’est ainsi que procédera sans doute la rénovation religieuse de notre société, — non par la création d’une foi nouvelle, ni même par un mouvement général de conversion aux doctrines des églises rationalistes, mais par une sorte de transfusion qui fera pénétrer la sève des idées modernes dans les veines des églises à la fois assez vigoureuses et assez flexibles pour subir impunément une pareille métamorphose. Assurément les vieilles conceptions théologiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain ; elles resteront longtemps encore le lot des intelligences incapables d’atteindre à une perception plus générale dès-vérités religieuses ; mais l’essentiel, ce n’est pas tant d’inculquer cette perception aux esprits satisfaits d’une foi moins large que de leur fournir les moyens de s’émanciper, — au jour où ils en sentiront le besoin, — sans rompre la continuité de leur développement religieux. Toutefois, pour réaliser cette organisation supérieure d’une église ouverte et progressive, susceptible de donner entière satisfaction aux besoins moraux et intellectuels de notre nature et seule capable d’introduire dans les mœurs la tolérance inscrite dans les lois, une grande partie de la société moderne aura à se débarrasser des écoles religieuses qui non-seulement refusent aux autres églises toute part de vérité, mais qui contestent encore jusqu’à leur droit à l’existence.


Cte GOBLET D’ALVIELLA.