Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/230

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cyclopéen qui devait porter sa statue. Depuis lors il s’est passé des événemens qui ont disposé l’Allemagne à regarder d’un œil plus complaisant le vainqueur de Varus ; ses entrailles se sont dilatées, et les gros sous ont commencé de pleuvoir dans la sébile de M. de Bandel ou « du vieux de la montagne, » comme l’appellent les Lippois. Le Reichstag a voté 10,000 thalers, l’empereur en a donné 11,000. Aujourd’hui la statue a pris possession de son socle. Hermann est debout sur sa montagne, coiffé de son casque, la main gauche posée sur son bouclier, élevant de la main droite jusqu’au ciel sa redoutable épée. On ne lui a plaint ni les pierres ni le cuivre. L’épée mesure 24 pieds, la statue en a 55, le soubassement 93. Les destinées se sont accomplies, le sculpteur bavarois et providentiel a eu raison des coupables indifférences de ses compatriotes. Le 16 août, 40,000 Allemands, disent les uns, 15,000, disent les autres, se sont rassemblés à Detmold, et une procession triomphale a inauguré à la Grotenburg le nouveau culte.

A vrai dire, dans cette grande journée il a été beaucoup parlé d’Arminius, beaucoup moins du monument que lui a consacré son infatigable adorateur. La première difficulté sérieuse qu’aient rencontrée les Allemands depuis leurs triomphes de 1870 est l’embarras qu’ils éprouvent en parlant du monument d’Hermann. Ils sont obligés, pour exprimer leur pensée, de recourir à toutes les circonlocutions, à tous les circuits de paroles, à toutes les ambages d’une rhétorique en détresse. Ils vantent « la grandiosité monumentale » de la statue ; ils ajoutent que la première impression qu’elle produit est celle d’un vif étonnement, ils ne disent pas quelle est la seconde. Cela nous rappelle l’ingénieuse délicatesse avec laquelle l’auteur allemand d’un Guide en Suisse dit, en décrivant la vallée de Samaden, où il n’y a pas deux arbres : « Au premier abord, cette vallée semble un peu nue. » Les aubergistes de Samaden lui ont su gré d’avoir donné à sa pensée un tour si discret ; mais M. de Bandel sait-il gré à ses admirateurs de déclarer que son œuvre est si grande, « qu’il faut du temps avant que le sens esthétique parvienne à s’en emparer critiquement ? » Nous demandons grâce pour cette traduction ; on ne traduit pas l’intraduisible, et notre pauvre langue n’a jamais eu le talent de pêcher dans l’eau trouble. M. de Bandel serait encore moins content, s’il savait tout ce que disent les malins, car il y en avait parmi les pèlerins de la Grotenburg, et ils ont donné leur coup de langue en passant. Ils ont glosé sans miséricorde et sur la statue et sur le socle qui la porte. Les uns ont prétendu que ce socle découpé en arceaux et couronné d’une coupole représentait visiblement une chapelle, mais que l’artiste avait mal pris ses mesures, qu’au dernier moment il lui avait été impossible d’introduire la statue du saint dans sa niche, qu’il en avait été réduit à la jucher sur le toit, où elle se tient en équilibre tant bien que mal. D’autres ont avancé que cette chapelle n’est pas une chapelle, qu’elle ressemble