Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/231

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plutôt à une échauguette ; à ce compte, Arminius serait un factionnaire somnambule qui, au lieu d’entrer dans sa guérite, a eu la fantaisie de grimper dessus. Dieu le garde de se réveiller ! Il ferait une chute bien dangereuse. D’autres ont dit que cette guérite n’est pas une guérite, qu’elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à un calorifère, que le prince des Chérusques devait être reconnaissant à M. de Bandel pour l’attention délicate qu’il avait eue de lui tenir les pieds chauds pendant les longs hivers de la Westphalie. D’autres enfin affirment que le monument tout entier, y compris le socle, la statue et cette interminable épée qui semble percer les nues, représente dans la pensée de l’artiste un gigantesque épouvantail à chènevière. Quelle est la chènevière que garde Arminius ? C’est l’Allemagne. Qui sont les moineaux effrontés qu’il s’occupe de tenir en respect ? Il a le visage tourné au sud-ouest, les moineaux sont les Welches qui se permirent jadis d’aller à la picorée au-delà du Rhin. Il était urgent de planter sur la Grotenburg un grand mannequin en métal battu pour leur ôter à jamais l’envie de recommencer. Quel qu’ait été précisément le but de M. de Bandel, on peut être certain que ses intentions étaient excellentes, et une bonne intention a toujours droit au respect, surtout quand elle a 183 pieds de haut. Au surplus, il peut se consoler des lazzis que lui décochent les mauvais plaisans. Le bon vieillard était si heureux pendant la cérémonie du 16 août qu’il a failli se trouver mal, et, ce qui n’a point rabattu les élans de sa joie, il a reçu l’ordre de la couronne de troisième classe, la croix d’honneur de première classe de la principauté de Lippe et une pension viagère de 12,000 marcs.

La fête d’Arminius avait été annoncée longtemps d’avance, et pendant les semaines qui l’ont précédée on s’était donné de la peine pour chauffer l’enthousiasme populaire, pour rappeler à l’Allemagne les titres qu’a le prince des Chérusques à sa gratitude. Les feuilles officieuses avaient tiré de son étui d’or leur plume des grands jours, elles avaient déployé toutes les ressources de cette éloquence majestueuse et pontificale dont elles ont le secret pour exhorter tous leurs paroissiens à s’associer au moins par le cœur à la grande manifestation nationale qu’on préparait. Ces exhortations ont eu moins de succès qu’on ne s’y attendait, beaucoup d’Allemands sont demeurés tièdes. — Pouvons-nous, disaient-ils, nous passionner pour un personnage à demi légendaire et si peu connu qu’il est impossible de savoir s’il faut l’appeler Arminius, Hermann ou Armin, et si sa femme se nommait Thusnelda, ou Thurschilda, ou Thursinhilda, sans compter qu’on n’a pas encore découvert où s’est livrée cette bataille dont vous dites qu’elle fut « la première réponse allemande écrite par l’épée des Chérusques sur le crâne des Romains ? » Tout porte à croire d’ailleurs qu’Arminius était un barbare à tous crins qui détestait la civilisation beaucoup plus que le despotisme. En